Les frères Dardenne, les Belges adoptés par le Festival de Cannes

Premier plan sur Jean-Pierre et Luc Dardenne : faute de Palme d'or, ils décrochent le Grand Prix du Jury 2011 pour le « Gamin à vélo ».
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Le Festival de Cannes 2011 a brillé par l'excellence des films en lice. Mais quelle chance avaient les Belges Dardenne de remporter la convoitée Palme d'or face au très secret réalisateur américain Terrence Malick ? Peu, d'autant que l'ultra-populaire Brad Pitt était en tête d'affiche et que le président du jury Robert De Niro n'avait pas caché son enthousiasme face à cet « Arbre de vie » qualifié de chef-d'œuvre. Sans surprise ce dernier rafle la Palme d'or, mais les Dardenne repartent avec une énième récompense : le Grand Prix du Jury, remporté ex-aequo avec le réalisateur turc Nuri Bilge Ceylan pour son « Once upon a time in Anatolia ».

Les débuts de Luc et Jean-Pierre Dardenne : le déclic

Les deux frères sont tous deux nés à Engis, dans la province de Liège et près de Seraing, banlieue industrielle qu'on retrouve dans beaucoup de leurs films. Jean-Pierre Dardenne est né le 21 avril 1951 et a suivi des études d’art dramatique à l’Institut des Arts de Diffusion alors que Luc voit le jour le 10 mars 1954 et a étudié la philosophie à l’Université Catholique de Louvain.

C’est leur rencontre avec Armand Gatti , leur père de cœur qui décide de leur destin de cinéastes. « Nous étions avec Armand Gatti quand une équipe vidéo est venue faire un reportage sur son travail théâtral. Nous avons été fascinés, à tel point que Gatti est intervenu pour nous faire intégrer dans le groupe afin que nous puissions découvrir et expérimenter l'outil. Le déclic ! », explique Jean-Pierre Dardenne. Après avoir partagé des projets vidéographiques, « les frères » comme les appellent leurs amis et collaborateurs, tournent des vidéos militantes et d’interventions dans des cités ouvrières de 1974 à 1977.

La filmographie et l'ascension des frères Dardenne, chouchous de Cannes

Jean-Pierre et Luc Dardenne se lancent au cinéma en 1986 avec « Falsch » , inspiré de la pièce de théâtre homonyme, une œuvre à part dans leur filmographie. Puis ils réaliseront « Je pense à vous » (1992), sur un ouvrier qui perd son emploi. Comme beaucoup de leurs confrères, ils devront faire face au manque de financement du cinéma belge.

C'est avec « La Promesse » , présenté à la Quinzaine des réalisateurs lors du Festival 1996, que les deux réalisateurs commencent leur aventure cannoise à la conquête d'une reconnaissance internationale. Ce film qui traite la complexe relation entre un père exploitant des immigrés clandestins et son fils porte leur griffe et traite de thèmes qui deviendront récurrents dans leur filmographie : les conflits familiaux et le combat de gens simples, victimes égarées d'une société souvent injuste.

Mais c'est en 1999 avec « Rosetta » , l'histoire d'une jeune fille défavorisée dont la mère est alcoolique, film qui donnera son nom au fameux Plan Rosetta , qu'il remportent la précieuse Palme d’or, alors que leur héroïne Émilie Dequenne décroche le Prix d’interprétation féminine. Leur fabuleux don de découvrir des talents et de les diriger de main de maître sera encore confirmé en 2002 lorsqu'Olivier Gourmet, protagoniste du film « Le Fils » (sur le rapport troublant entre un maître menuiser et son élève) remporte le Prix d’interprétation masculine au Festival de Cannes.

En 2005, avec « L’enfant » , qui traite de la difficulté d'être parents lorsqu'on est jeunes, pauvres et insouciants, les Dardenne rentrent dans le cercle très fermé des doubles palmés d’Or. Puis le « Silence de Lorna » (2008), sur le mariage blanc et l'immigration, leur offre le prix du scénario au Festival de Cannes. Enfin, après quinze ans de succès, deux palmes d'or, deux prix d'interprétations pour leurs comédiens et un prix du scénario, les deux frères reviennent à Cannes avec un sixième film.

Le langage belge mais universel des frères Dardenne

Ces fanas de la caméra à l'épaule et des mouvements énergiques qui reflètent le combat intérieur des personnages ont une filiation claire avec les documentaristes. Ils représentent la fiction avec une mise en scène d'apparence simpliste, sans effets spéciaux. Même la musique est peu ou pas présente pour « ne pas boucher les yeux » , les silences sont chargés de significations. Les couleurs des décors sont peu saturées pour souligner une société terne, oppressante, alors que les couleurs vives des vêtements des personnages reflètent une volonté de se battre. La simplicité travaillée permet de mettre l'accent sur le fond : leurs films vont droit au cœur, l'empathie est forte.

Leurs nombreuses consécrations offrent au cinéma belge une reconnaissance internationale, d’autant plus importante que leurs réalisations ont une identité belge très marquée. Elles mettent quasi systématiquement en scène des Belges dans un cadre belge luttant contre des problématiques sociales. C’est par un réalisme poignant et cruel, souvent boudé par leurs confrères, que leur cinéma se caractérise. Mais si leurs films sentent bon le plat pays, ils touchent tout un chacun avec des thèmes et un langage universel sans clichés, sans barrières.

Le gamin à vélo, synopsis et critique du Grand Prix

A Cannes, les frères Dardenne sont un peu comme chez eux. Alors, lorsqu'ils reviennent avec à l'affiche Cécile De France, Jérémie Renier et Olivier Gourmet, des acteurs qu'ils ont révélés et qu'ils dirigent comme personne, on doute qu'ils puissent repartir bredouille. Car en plus, « Le gamin à vélo » est incarné par Thomas Doret, débutant qui crève l'écran avec une fraîcheur naturelle chère aux réalisateurs. Fidèles à eux-mêmes, les Dardenne y racontent avec simplicité et réalisme l'histoire d'un gamin placé dans un foyer qui part à la recherche de son père. Éclaircie au tableau : les deux frères signent ici un film moins oppressant, porteur d'espoir et infiniment plus coloré.

A nouveaux récompensés au si mondain Festival de Cannes, ces ambassadeurs du cinéma belge brillent par leur saisissante simplicité, à mille lieux des strass et des paillettes. Loin des superproduction américaines qui font un malheur au box-office, ils séduisent des jurys toujours différents et un public international diversifié, bien qu'ils fassent encore modeste recette en Belgique. La preuve qu'on peut encore séduire sans divertir et toucher avec un réalisme privé d'artifice qui pousse à la réflexion.

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