La crise des quartiers et Le Corbusier

De la vision idéaliste et rationnelle de la Charte d'Athènes à la crise des banlieues et de l'habitat de masse : 80 ans d'incompréhension urbaine.
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Le Corbusier offrit à la France une vision de la ville extrêmement forte. Ses partis pris peuvent apparaître de nos jours parfois naïfs, mais ils ont laissé une empreinte durable dans la ville du XXe siècle.

La Charte d'Athènes issue du IVe Congrès international d'architecture moderne (CIAM), tenu à Athènes en 1933 sous l'égide de Le Corbusier, est un aboutissement de ses idées. Le thème en était « la ville fonctionnelle ». Urbanistes et architectes y ont débattu d’une extension rationnelle des quartiers modernes. Le principal concept sous-jacent a été la création de zones indépendantes pour les quatre « fonctions » : la vie, le travail, les loisirs et les infrastructures de transport. Le texte a été publié par le Corbusier en 1941 sous le titre La Ville fonctionnelle .

La ville sous le prisme du pur esprit

Ainsi, au nom d’une approche idéaliste ancrée dans une vision nostalgique de l’âge classique gréco-romain, Le Corbusier refuse que la ville nouvelle s’adapte à son cœur historique. Il prône la table rase pure et simple. Pour rationaliser les fonctions urbaines, il sépare chaque élément du tout. Il distingue nettement l’utilisation du sol en attribuant une fonction à chaque emprise.

Ici, l’habitat, là les transports individuels, là encore le travail et là le loisir : la solution à ces fonctions demeure dans des unités d’habitation en autarcie, des « machines à habiter » pour reprendre les termes de l’architecte, où chaque appartement débouche sur des rues intérieures, dans des immeubles tournés sur eux-mêmes. Posés sur des pilotis, ils libèrent l’espace au sol en s’appuyant sur des dalles artificielles considérées comme des forums à la romaine, lieux de rencontre entre les habitants.

On reste ici à une conception de l’objet ville comme démiurgique : la nature est concurrencée, l’esprit humain la modèle utilement, rationnellement. La ville est issue d'un pur esprit géométrique.

L’immeuble corbuséen est donc est assujetti à cinq principes qui feront date en architecture, puisqu’ils seront repris en manifeste lors de la Charte d’Athènes :

  • les toits sont en terrasse pour correspondre à une structure globale soumise au nombre d’or ;
  • les planchers sont libres de toute cloison parce que les structures porteuses sont conçues comme telles grâce à l’usage du béton armé ;
  • les façades sont ouvertes par des fenêtres horizontales et libérées de toute ornementations autres que fonctionnelles ;
  • l’espace au sol est libéré par l’usage des pilotis ;
  • les façades sont libres de toute structure pour préserver un équilibre des formes.

Le meilleur exemple de cette vision du monde reste l’Athenaeum, ville conçue pour trois millions d’habitants.

Quand le réel ne peut se tordre à une vision du monde

Le Corbusier adapte le classicisme et son rationalisme au temps, fortement interpelé par l'ère industrielle : il appelle un équilibre entre l'homme moderne et son milieu qu’il estime perdu. Il proclame : « C'est une question de bâtiment qui est à la clé de l'équilibre rompu aujourd'hui : architecture ou révolution ». Selon lui, l'architecture est le seul choix contre la révolution.

Cette lecture pour le moins utopiste du monde exige que le réel se torde à ce rationalisme. Ainsi, de nombreux projets immobiliers fondés dans les principes corbuséens ont laissé dans l’histoire urbaine de très vilaines cicatrices. Ce que l’on appelle désormais les « cités de banlieue», ces grands ensembles des zones à urbaniser en priorité (ZUP) des années 50-80, sont imprégnés de cet esprit de la charte d’Athènes.

Une architecture fractale, des façades fonctionnelles cachant la structure du bâtiment, une répétition des formes, des emprises au sol sur dalle séparant piétons et automobiles, des machines à habiter sans équipement de loisir ni de proximité, des îlots sans suture avec l’existant : ici sont les dérives du système corbuséen.

On a souvent dit que la densité était responsable de tous les maux. Ces grandes tours inhumaines empilent les habitants dans une uniformité qui les rend inaptes à s’approprier leur habitat. Pour autant, la règle était de ne jamais dépasser un habitant pour deux mètres carrés de terrain. L’habitat collectif des années 50-80 laisse libre de toute construction un grand nombre de mètres carrés, ces fameux espaces verts, appelés comme tels parce que les architectes de l’époque n’étaient pas responsables de leurs aménagements laissés à la mairie, ce qu’ils signalaient dans leurs plans par de l’encre verte.

Ainsi, malgré la hauteur des édifices, la densité est dans ces quartiers bien moindre que dans les centres-villes tellement plus recherchés par les habitants.

L'habitant et l'effet "île déserte"

Ce n’est pas la hauteur ni la densité qui ont déclenché la déconfiture sociale des cités, c’est leur non-imbrication avec le reste de la ville. L’analyse sous-jacente du Corbusier concernant les fonctions urbaines – et donc les fonctions de l’Homme dans la ville – étaient sans doute simplificatrices à outrance. L’urbanisme en îlot est un échec en France parce qu’un îlot entier ne peut servir à être seulement habité. Il doit surtout permettre d’être vécu.

Le problème de l'architecture, c'est qu'elle est concrète et quelle construit l'espace pour de longues années. Elle forme donc des modus vivandi pour les habitants . Le temps de la ville n’est pas celui de l’humain ni celui du concept, c’est un temps très particulier où le moindre édifice perdurera au moins trente ans. L’architecture n'est pas un acte gratuit créant le Beau ou la pure pensée, ni un idéal de Beauté dans la quotidienneté. L’urbanisme contemporain est désormais imbriqué dans les sciences humaines, il prend en considération la sociologie, l’anthropologie, la sémiologie, l’ergologie et ne se résume plus à de l’architecture pour de l’architecture.

En corollaire, cela signifie qu’un morceau de ville ne peut être considéré comme un simple îlot autarcique et coupé du reste du monde. La ville doit offrir à ses habitants la possibilité d’être habitée, ce qui signifie que toutes les fonctions qu’elle offre doivent être en adéquation avec l’habitant et son mode de vie. Loisirs, travail, habitation, transports, certes. Mais dans cette équation doivent aussi entrer les nécessités d’équipements et de services de proximité, de lien social et d’appropriation des lieux par les habitants. C’est ici que l’utopie se fait battre en brèche par l’impérieuse réalité humaine.

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