Les immeubles à grande hauteur (IGH) en France

L'immeuble à grande hauteur sort tout juste, en France, de son statut tabou pour devenir une nouvelle solution d'aménagement du territoire. Explications.
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En France, nombre de villes possèdent une tour symbole construite dans les années 60 mesurant entre 100 et 145 mètres. Nantes a la tour de Bretagne, Mulhouse la tour de l’Europe, Rennes les Horizons, Nancy la tour Thiers, Rouen la tour des Archives, Tulle la Cité administrative… D’autres villes possèdent une architecture entièrement moderne, ce qui leur a valu un classement au patrimoine mondial de l’Humanité (comme Le Havre et l’architecture de Perret). Ces immeubles ont longtemps été décriés par les habitants, à l’image de la tour Montparnasse en plein cœur d’un quartier bourgeois réputé pour ses ateliers d’artistes – qui au passage ont toujours servi à loger des familles très aisées n’ayant aucun rapport avec l’art pour la plupart.

De la blessure au patrimoine

Il est intéressant de suivre le revirement que ces objets architecturaux ont subi ces dernières années dans leur lecture. A Nantes, désormais, la Ville communique sur la tour de Bretagne : on reconnaît qu’elle fait non seulement partie du paysage, mais plus, on s’appuie sur ce signal qui permet au visiteur d’identifier immédiatement la ville. A Rennes, la mairie aménage soigneusement les abords des Horizons. Après une période de déprise ou de déni, les collectivités prennent conscience de l’existence de ce qui est devenu un patrimoine architectural fort et témoin d’un temps.

Il reste des villes qui ne possèdent pas de symbole fort de la contemporanéité, et qui cherchent toutefois à se créer ce type d’image. Angers, selon son maire J.-C. Antonini , est bonne partout mais excellente nulle part, ce qui entraîne un problème d'image (voir http://www.angersmag.info/Angers-un-serieux-probleme-d-identite_a741.html ). Elle peine à s’appuyer sur son architecture contemporaine pour offrir une image forte à l’extérieur des Pays-de-Loire. Qui connaît l’immeuble de la CNP de Dusapin et Leclerc ? Qui connaît le centre d’affaires Saint-Serge ? Et qui donc souhaite y investir ?

Devant ce constat, certaines municipalités décident de s’approprier l’architecture contemporaine, non pas pour créer une tour, ce qui en soi est un geste limité, mais pour créer une nouvelle forme de tissu urbain. Marseille notamment a demandé à l'architecte Zaha Hadid de construire un immeuble de 145 mètres à l’image forte, symbolisant le renouveau des activités portuaires de la métropole méditerranéenne et permettant aux investisseurs d’identifier immédiatement le quartier d’affaires sur les docks. Cela a entraîné d’autres projets de même ampleur qui n’étaient pas initialement prévus. Lyon fait de même avec la tour Oxygène au cœur de la Part-Dieu, tout comme Lille avec Euralille. On le voit bien, il ne s’agit pas d’immeubles en totale autarcie mais de la mutation urbaine de tout un quartier et, partant, de l’image de la ville entière.

L'immeuble à grande hauteur (IGH), une nouvelle manière de concevoir et de vivre la ville

Devant des problématiques d’étalement urbain mal maîtrisé, il devient urgent, dans une optique environnementale, de juguler le mitage périurbain qui sera l’un des grands thèmes du XXIe siècle concernant les villes en France. Car comment stopper la désertion des centres-villes au profit d’un foncier certes moins onéreux, mais souvent réalisé par des promoteurs créant des quartiers pavillonnaires lointains et dévoreurs d’espace ? Comment irriguer ces franges en transports en commun, ce qui est impossible en zone lointaine de faible densité ? Comment permettre aux habitants d’accéder aux équipements de proximité – écoles, médecins, zones commerciales, loisirs, etc. – sans prendre la voiture ? Comment rationaliser les circuits d’eaux usées et de retraitement, et traiter les eaux de ravinement dans le contexte de zones pavillonnaires conçues en îlot sans suture avec le reste de la ville ? Comment économiser l’espace en préservant les zones rurales qui sont parfois à haute valeur ajoutée d’un point de vue économique ou environnemental (vignobles, zones fruitières, ZNIEFF) ? Comment faire de vastes économies d’échelle en limitant la construction de rocades autoroutières de périphérie ? Comment rationaliser la collecte des déchets ?

Il apparaît que l’une des solutions les plus satisfaisantes est d’envisager la ville sous l’aspect de polarités fortes.

Des avantages nombreux en termes d'aménagement

Un quartier tertiaire suffisamment dense et signalé polarise une partie de ville et induit de l'habitat dense et dispersé, ainsi qu'on a pu le constater dans les démarches de 'clusters' du Grand-Paris à la suite de nombreuses études (voir par exemple http://villes-environnement.fr/uploads/thiard.pdf ou http://www.pss-archi.eu/article-87.html ).

Parce qu’il draine un flux de population important, un IGH est facile à desservir par des transports en commun dédiés. Il limite donc les déplacements pendulaires ou du moins les jugule et les rend faciles à programmer, et permet une optimisation de l’utilisation d’un transport lourd en site propre, comme le tramway par exemple. Cela rend tout son sens au principe des parkings-relais de périphérie.

Il concentre sur une aire faible un grand nombre d’employés et son coût en matière d’énergie est moindre. Il tire parti de la circulation de l’air par une façade en double peau ou peut utiliser un vitrage photovoltaïque, récupérer les eaux de pluie, utiliser des pompes à chaleur ou des éoliennes au sommet. L’optimisation de l’éclairage naturel, l’utilisation des énergies vertes comme le vent ou les eaux de pluie, l’utilisation de matériaux recyclables, sont des pistes pour lesquels les IGH sont d’excellents laboratoires.

L’IGH permet de libérer beaucoup d’espace au sol, laissant la possibilité de laisser la ville respirer par des parcs et des jardins à l’image environnementale forte. L’hérésie de l’urbanisme sur dalle – comme à Bordeaux au quartier Mériadeck par exemple – est en tout point opposée à l’IGH contemporain.

Le maillon d'un nouveau tissu urbain

L’IGH contemporain permet donc de rééquilibrer des quartiers en déprise en respectant l’environnement et en offrant une image forte à la ville.

C’est non l’immeuble seul qui est à prendre en compte, mais aussi le tissu urbain qu’il va induire. Cette démarche a été initiée par Jean Nouvel concernant la zone du périphérique parisien. Parlant d’actes d’acupuncture, Nouvel a montré la complémentarité existant entre les polarités tertiaires et les autres fonctions urbaines. Cela permet aux habitants de se réapproprier des zones délaissées et permet de rationaliser les transports en densifiant rationnellement des pôles structurés tertiaire/habitat. Ce qu'ont fait des villes comme Saint-Denis, Montreuil, Levallois ou Issy-les-Moulineaux...

La tour contemporaine ne détruit pas le paysage, ne rentre pas en concurrence avec les centres historiques, ne dévalorise pas l’environnement de vie, ne bouche pas la vue avec une ombre portées assimilée à une agression. (voir par exemple http://www.pavillon-arsenal.com/expositions/thema_modele.php?id_exposition=211 )

L’IGH tertiaire n’est qu’un outil parmi d’autres pour résoudre la très complexe équation urbaine contemporaine en inaugurant une nécessaire prise de conscience.

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