Cicéron et le procès de Verrès pour vol d'œuvres d'art

Le traité « Contre Verrès » de Cicéron pose le problème du pillage d'œuvres d'art grec à l'époque romaine, à travers le procès du gouverneur de Sicile.

L’art grec, qu’il s’agisse de sculptures ou de peintures, était très prisé par les aristocrates romains. Un véritable marché s’était développé, afin de leur permettre de décorer leurs villas.

La carrière de Verrès

Verrès fut désigné comme gouverneur de la Sicile en 73 av. J.-C. Avant cette affectation, le magistrat romain avait exercé la charge de légat en Cilicie (Turquie), entre 89 et 80 av. J.-C. Profitant du pouvoir que lui octroyaient ses fonctions, il spolia le patrimoine artistique des cités qu’il administrait.

Lorsqu’il était en Cilicie, Verrès s’empara de statues et de peintures à Chios, Héritres, Halicarnasse, Ténédos, Aspendos, Pergé et Samos. Il fit aussi enlever des statues du sanctuaire de Délos, mais celles-ci tombèrent en mer suite au naufrage du bateau qui les transportait à Rome. Lorsque l’épave fut repêchée par Publius Cornelius Dolabella, les œuvres volées furent renvoyées dans le sanctuaire d’Apollon.

Cicéron dans le rôle de l’accusateur

Lors du procès de Verrès, Cicéron était l’avocat de l’accusation. Les faits reprochés à Verrès sont relatés dans le traité Contre Verrès . Tandis que l’orateur Quintus Hortensius assura la défense du gouverneur de Sicile.

Cicéron n’hésite pas à considérer que pour Syracuse, notamment, l’arrivée de Verrès fut un des événements les plus tragiques que la ville a connu depuis qu’elle était sous domination romaine, suite au siège que lui infligèrent les armées du consul Marcellus en 213-212 av. J.-C. Lors de cette victoire romaine, Marcellus avait déjà pillé une partie des statues et ornements de la cité sicilienne (Tite-Live, XXV, 40, 1-3).

«Juges, les guides des voyageurs, qui font les honneurs de chaque curiosité et qu’on appelle mystagogues, ont désormais retourné leur méthode de présentation: auparavant ils montraient partout les belles œuvres en place; maintenant ils font voir de tout côté la place où elles étaient. Et alors? En conscience pensez-vous donc que les Syracusains n’ont éprouvé qu’une faible douleur? Non certes, juges; car d’abord tous sont animés de sentiments religieux et ils sont convaincus qu’ils doivent honorer avec soin et garder les dieux nationaux qu’ils tiennent de leurs ancêtres; ensuite cette décoration, ces œuvres d’art, ces statues, ces tableaux plaisent aux Grecs plus que je ne saurais dire. Voilà pourquoi leurs plaintes peuvent nous faire comprendre que des atteintes, qui nous semblent peut-être légères et négligeables, leur paraissent très cruelles. Croyez-moi, juges, si pendant ces dernières années nos alliés et les peuples étrangers ont subi nombre de malheurs et d’injustices, il n’en est pas qui soient et qui aient été plus pénibles pour des Grecs que ces pillages de sanctuaires et de villes» (Cicéron, Contre Verrès , II, 4, 132).

Outre les œuvres qui décoraient les villes, Verrès pillait également les statues des temples, qui avaient été consacrées à des divinités. C’est cet aspect qui révolte le plus Cicéron, lui-même amateur d’art et collectionneur. En effet, Cicéron achetait régulièrement des œuvres sur le marché de l’art, afin de décorer ses villas.

«Il y avait chez Heius (un riche citoyen de Messine) un sanctuaire très respecté, héritage de ses ancêtres, fort ancien, contenant quatre statues, œuvres de très grand art, de très grand renom, susceptibles de plaire à un fin connaisseur comme Verrès et même à n’importe qui d’entre nous qu’il appelle des profanes: la première est le Cupidon en marbre de Praxitèle […]; lui faisant pendant, un Hercule merveilleux en bronze. On le disait de Myron, je crois; oui, c’est bien exact. Devant ces divinités il y avait aussi deux petits autels, propres à prouver à tous la sainteté du sanctuaire. Il y avait en outre deux statues de bronze, pas très grandes, mais d’une grâce exquise, ayant formes et vêtements de jeunes filles, qui de leurs bras levés tenaient placés sur leurs têtes, à la mode de jeunes Athéniennes, certains objets sacrés; on les appelait les Canéphores, mais le nom de l’artiste? Oui, le nom? Tu me le rappelles bien: c’est de Polyclète qu’elles étaient, disait-on? Un de nous venait-il à Messine, ce sont elles qu’il allait voir d’ordinaire.Tous les jours elles étaient accessibles à tous les visiteurs; la maison était un musée pour la ville aussi bien que pour son maître. […] Toutes ces statues dont j’ai parlé, juges, Verrès les a arrachées du sanctuaire d’Heius. Il n’en est aucune, dis-je, qu’il ait laissée, ou plutôt il n’a laissé qu’une très ancienne statue de bois, l’Heureuse Fortune, je crois, qu’il n’a pas voulu avoir chez lui. […] » (Cicéron, Contre Verrès , II, 4, 4-13).

Le verdict

Au terme de ce procès, Verrès fut reconnu coupable des faits qui lui étaient reprochés. Néanmoins, il conserva les œuvres qu’il avait volées. Celles-ci furent plus tard la cause de son malheur. En effet, ses richesses suscitèrent l’avidité de Marc Antoine qui, pour se les approprier, n’hésita pas à faire proscrire et tuer Verrès en 43 av. J.-C. (Pline l’Ancien, XXXIV, 6-7).

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