Où on va, papa ? de Jean-Louis Fournier : vérité et dérision

Dans Où on va, papa ? Jean-Louis Fournier confie sa plume aiguisée à la mémoire de ses deux enfants handicapés. Un récit sobre, drôle et touchant.
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Paru en 2008, Où on va, papa ? obtient le prix Femina, attribué chaque année (depuis 1904) à une œuvre de langue française, par un jury exclusivement féminin. Un ouvrage qui interpelle, qui dérange parfois, qui touche souvent. Non amateur de second degré, passez votre chemin.

Où on va, papa ? : l'histoire

L’auteur signe comme une longue lettre destinée à ses deux enfants. Entre le témoignage et le roman, il faut insister sur le fait que cette œuvre est un récit, nous y reviendrons. Écrit à la première personne, et destiné à Mathieu et Thomas, les deux fils handicapés de Jean-Louis Fournier, ce récit nous plonge durant 144 pages dans la vie de parent d’enfants « pas comme les autres ». Et c’est cette différence que nous fait partager l’auteur : le quotidien, la notion d’avenir, la perspective nulle d’évolution dans la communication et l’intellect, les inquiétudes et les rires. Car du rire, il y en a. Un rire affectueux, éclatant, parfois jaune… Jean-Louis Fournier expose (toujours sobrement) ce qu’est la vie de ces enfants et de leurs parents.

On ne lit pas ce livre pour savoir comment cela va finir, on le lit pour se mettre, le temps de quelques lignes, dans la peau de ce père qui n’a pas eu la chance de vivre le miracle d’une naissance « normale », et qui a dû faire avec un « miracle à l’envers », deux fois de suite : « J’ai eu deux fins du monde ».

Où on va, papa ? : un « livre affectueux »

Il est important de dire qu’aucune page ne déborde du témoignage affectueux pour glisser sur la pente (si facile) du pathos ou du voyeurisme. L’auteur ne nous cache pas non plus les moments de détresse et les pensées honteuses, l’envie aussi face à des enfants non handicapés.

« Quand vous étiez petits, j’ai eu quelques fois la tentation à Noël, de vous offrir un livre, un Tintin par exemple. On aurait pu en parler ensemble après. […] Je ne l’ai jamais fait, ce n’était pas la peine vous ne saurez jamais lire. Jusqu’à la fin, vos cadeaux de Noël seront des cubes ou des petites voitures… »

C’est le réel, dans ce qu’il a d’injuste, de non politiquement correct. Et dans ce réel transpire cette profonde affection qui donne au livre une sorte de lumière douce, comme un éclairage tamisé sur l’amour d’un père pour ses enfants. Et un hymne à la vie, malgré ses ratés ; une sorte de résignation positive : « On n’a pas eu de chance, vous et nous. C’est tombé du Ciel, ça s’appelle une tuile . »

Un récit personnel mais non autobiographique : les polémiques autour de Où on va, papa ?

À noter que le ton personnel de l’auteur, les références à sa vraie vie (les prénoms de ses deux enfants) et le sujet de livre ont eu le malheur d’orienter la lecture de certains lecteurs dans le sens d’une autobiographie. Or ce n’en est pas une, et il est important de le souligner. Car tout n’est pas rigoureusement le reflet du quotidien de cette famille, même si l’ensemble en est directement inspiré. Une confusion qui a engendré des jugements sur la mère des deux enfants, « partie rire ailleurs » comme il l’est dit dans le récit. Une mère qui a d’ailleurs dû se défendre au travers d’un blog , pour pouvoir enfin donner son point de vue et faire la lumière sur le vrai du faux. Elle y défend ses enfants et sa décision, tord le cou aux rumeurs, et rétablit la vérité sur des anecdotes présentes dans le livre. Des passages qui ont pu choquer certains lecteurs, et surtout qu’elle dit mensongers, comme les albums de photo vides (quelques photos sont d’ailleurs présentes sur son blog), les noël non fêtés, la vacuité de l’existence des deux enfants…

Où on va, papa ? : à lire et à aimer

Et pourtant le but n’était pas de créer polémique. Ce livre se voulait un cadeau, un cadeau qui sera offert et reçu : « J’ai compris à quel point je les aimais, mes mômes. C’était un livre affectueux. »

On en retient un sentiment d’amour profond, parfois difficile à assumer, une vérité tranchée accompagnée d’un humour caustique :

« Un père d’enfant handicapé doit avoir une tête d’enterrement. […] Il n’a plus le droit de rire, ce serait de mauvais goût. […] Il faut avoir le physique de l’emploi, prendre l’air malheureux, c’est une question de savoir-vivre. J’ai souvent manqué de savoir-vivre. »

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