Le mythe de l'élève parfait

Le mythe de l'élève parfait questionne l'échec scolaire et la façon dont la pédagogie française le prend en charge. Qu'engendre la relation maître/élève ?

En France, l'Ecole est historiquement le symbole des valeurs républicaines et de la culture héritée du siècle des Lumières. Pourtant, depuis le début du XXème siècle, avec les prémices de la scolarité obligatoire, l'échec scolaire touche environ 10% des élèves, quelle que soit l'époque et les méthodes utilisées. Cet échec scolaire est stigmatisé et, souvent, au lieu de blâmer la pédagogie, voire le pédagogue, c'est l'élève qui est montré du doigt. Pourtant, l'apprentissage repose essentiellement sur la relation de l'élève à son maître.

La faute à Voltaire

La pédagogie française semble parfois vouloir effacer les différences interindividuelles. Malgré ses œillades empruntes de jalousie vers les pays du Nord, véritables modèles de réussite scolaire et de bien-être personnel, la France reste aveugle aux connaissances des sciences humaines : la chronobiologie, la psychologie du développement, les sciences cognitives, la neurologie même. Le débat autour de la semaine de quatre jours en est un bon exemple : nous savons depuis des dizaines d'années les moments de la journée et les rythmes de la semaine les plus propices aux apprentissages. Mais la question semble davantage posée en faveur des adultes (organisation des week-ends, des vacances...). Alors quand l'enfant est fatigué, démotivé ou en difficulté, il est plus facile de le blâmer plutôt que les inepties du système scolaire.

L'élève parfait : celui que le maître aurait voulu être

La population des instituteurs est peu variée : près de 65% de femmes (75% dans le privé), majoritairement issues des classes moyennes. Pierre Bourdieu est l'un des premiers à avoir bruyamment dénoncé la reproduction de la hiérarchie sociale à travers l'Ecole. Cette demande d'homogénéisation passe principalement par le langage : une façon de parler (et d'écrire) est valorisée, les autres sont dénigrées, notamment parce qu'elles représentent des classes sociales dévalorisées. Plus globalement, il n'y aurait qu'une seule bonne façon d'apprendre et de restituer ce savoir. Mais l'apprentissage est un fonctionnement intime qui engage plus que les compétences cognitives : l'histoire personnelle, la capacité d’accepter d’autres sources d’apprentissages que les parents, le désir de donner ou non à l'adulte ce qu'il demande...

Intérêt des erreurs : parallèle entre phylogénèse et ontogénèse

Les adultes disent souvent aux enfants qu'ils ont le droit de se tromper, que c'est ainsi que l'on apprend. Cette vérité ne se vérifie pas toujours dans la réalité où l'erreur peut être sanctionnée voire stigmatisée. Or, l'erreur est centrale dans l'Histoire des idées. Le zéro en est un très bon exemple : c'est la notion mathématique de base qui a mis le plus de temps à émerger au cours de l'Histoire (phylogénèse) ainsi que celle qui est la plus compliquée à comprendre par les enfants (ontogénèse). Or, l'erreur de l'élève vient symboliser les limites de l'explication du maître et cela peut être difficile à accepter pour ce dernier. Entre ce qui est dit explicitement aux élèves et ce qui leur est implicitement demandé, il y a souvent une grande marge.

Le contrat didactique : orgueil et préjugés

Le contrat didactique est une négociation permanente et implicite entre les attentes réciproques du maître et de l'élève. Cette notion a été utilisée pour étudier les cas d'échec électif : pourquoi certains élèves sont en grande difficulté dans une matière en particulier ou alors pourquoi certains échouent là où la majorité est en réussite? Nous avons tous connu des "chouchous" ou alors les "têtes de turc" : l'attitude et les demandes du maître ne sont pas les mêmes en fonction des élèves, de même que les élèves n'ont pas un comportement identique avec tous leurs professeurs. La relation pédagogique est donc avant tout une relation humaine où la communication repose aussi sur des informations implicites et une dynamique inconsciente. En effet, la relation d'autorité qui se joue entre le maître et l'élève peut être un avatar des relations parents/enfants.

Nos chers soldats pédagogiques de la République s'en défendent assez, ils ne peuvent pas tout faire : jouer le rôle des parents, être infirmiers, psychologues, sociologues et pédagogues, en un mot être toujours parfaits. Pourtant, la pluralité de la relation maître/enfant doit être mieux prise en compte. Le manque de moyens est souvent mis en avant mais la formation est aujourd'hui plus que jamais remise en question. La qualité des conditions de travail s'en ressent mais c'est surtout les élèves qui en paient le prix : être élève s'apparente de plus en plus à ne plus être sujet.

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