La petite histoire des grands magasins parisiens

Galeries Lafayette, Printemps, Bon Marché, Samaritaine sont l'oeuvre de visionnaires de la stratégie commerciale et des grands architectes du 2nd Empire.
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Les grands magasins, véritables temples du shopping, sont nés à Paris sous le Second Empire, avec la révolution industrielle.

Les grandes mutations sociales de l’époque, l’explosion démographique et la diversification des moyens de transport ont largement contribué à l’expansion de ces nouvelles formes de commerce qui devaient bouleverser les habitudes de consommation de la clientèle, séduire une nouvelle classe sociale - les employés - et inventer un nouvel argument de vente: la publicité.

Emile Zola en témoigne dans son roman «Au bonheur des dames», largement inspiré du Bon Marché, qu’il avait visité en 1882 pour alimenter son œuvre d’anecdotes de la vie quotidienne d’un grand magasin et des habitudes des employés et de leurs clients.

Pour la plupart classés, les grands magasins d’aujourd’hui témoignent aussi d’une nouvelle audace architecturale qui a révolutionné les enseignes d’autrefois: véritables cathédrales de verre, de fer et de béton, ces temples du commerce sont aujourd’hui une référence absolue de la capitale, symboles du luxe, de la «french touch» et de l’élégance française.

On les visite au même titre que d’autres monuments historiques emblématiques, et l’on vient de loin pour cela: aux Galeries Lafayette , un client sur deux est aujourd’hui étranger.

Les précurseurs, Aristide Boucicaut avec le Bon Marché et Ernest Cognacq avec la Samaritaine, ont gravé de leur empreinte le paysage social de leur époque en révolutionnant aussi la gestion des ressources humaines et en mettant en place les premières œuvres sociales: de vraies perspectives d’évolution de carrière, des caisses de prévoyance, des caisses de retraite.

Le Bon Marché, œuvre d’Aristide Boucicaut

Associé dans un premier temps à Paul Videau, Aristide Boucicaut ouvre en 1852 sur la rive gauche, rue de Sèvres, un magasin de nouveautés qui compte 4 rayons. Eiffel et Boileau l’agrandissent en 1869: à l’aide du fer et du béton armé, ils créent coupoles et verrières qui composent un «effet cathédrale». L’immensité de l’espace se veut au service de l’abondance et de la variété des articles proposés à la vente et de la liberté du client qui, contrairement aux habitudes du commerce d’antan, circule librement dans le magasin et bénéficie de prix fixes.

Le succès est colossal: en 12 ans, le chiffre d’affaires passe de 450 000 à 2 millions de francs. Surtout, la politique de bas prix et celle des prix affichés est une véritable révolution commerciale. Boucicaut, le novateur génial, patron du Bon Marché, invente la vente par correspondance, les soldes, et les premières animations pour les clients et leurs familles.

Parallèlement, il institue le premier «plan de carrière» pour cette nouvelle catégorie sociale née avec la révolution industrielle: les employés. Les siens bénéficient d’une promotion régulière: d’employés, ils peuvent devenir seconds, puis chefs de comptoir, enfin gérants.

Aristide Boucicaut met en place une première caisse de prévoyance, prélevée sur les bénéfices nets de l’entreprise, ainsi qu’une caisse de retraite qui permet aux employés de toucher une pension après 20 ans de bons et loyaux services.

Les Cognacq-Jay: on trouvait tout à la Samaritaine!

Ernest Cognacq et son épouse Marie-Louise Jay sont des modèles d’ascension sociale. Ancien camelot au Pont-Neuf, Ernest Cognac loue un local, le «Petite Bénéfice», à l’angle de la rue du Pont-Neuf et de la rue de la Monnaie. Il se marie, puis rachète sa boutique qu’il rebaptise la «Samaritaine», en 1871.

En 1875, ses ventes s’élèvent à 800 000 francs, en 1898, à 50 millions! 3 autres magasins de style Art Nouveau seront inaugurés entre 1910 et 1928.

Dans la veine paternaliste initiée par Aristide Boucicaut, le couple crée le Prix Cognacq, qui récompense les familles nombreuses, et la Fondation Cognacq-Jay qui gère une pouponnière, une maternité, un orphelinat, un centre d’apprentissage, une maison de convalescence et une maison de retraite et même des logements en banlieue.

Une mise en scène théâtralisée de ces activités de bienfaisance faisait l’objet d’une exposition dans le magasin principal jusqu’à sa fermeture en 2005 pour raisons de sécurité, après le rachat de la Samaritaine par le groupe LVMH dans les années 1990.

Le Printemps et les Galeries Lafayette: les frères ennemis

Véritables empereurs du boulevard Haussmann et incarnation des grands chantiers parisiens du baron et préfet de Napoléon III, les deux concurrents s’installent à un endroit stratégique: près de la gare Saint-Lazare, qui brasse chaque jour des centaines d’employés ralliant la capitale pour leur travail.

Jules Jaluzot ouvre le Printemps en 1865, qu’il rénove en 1907 à la suite d'un incendie.

Théophile Bader et son cousin Alphonse Kahn font de même en 1893: ils ouvrent un petit magasin de nouveautés à l’angle de la rue Lafayette et de la rue de la Chaussée d’Antin et entreprennent son expansion avec le rachat de plusieurs immeubles entre 1896 et 1905. Les Galeries Lafayette sont nées.

L’aménagement architectural, et notamment l’incroyable coupole néo-byzantine, sont l’œuvre de Charnu puis de Patout.

La révolution industrielle permet de diffuser plus largement la mode et de pratiquer des prix attractifs en brassant de gros volumes. Le succès des deux magasins est immédiat et rapidement colossal.

Les grands magasins du Louvre et le BHV

Les premières «Galeries du Louvre» sont ouvertes en 1855 par Hériot, Chauchard et Faré, place du Palais Royal, puis rue de Rivoli. En 1879, année de l’Exposition universelle, ils deviennent Grands Magasins du Louvre, à l’endroit où se trouve aujourd’hui le Louvre des Antiquaires.

C’est à un homme d’affaires, Xavier Ruel, que l’on doit le BHV (Bazar de l’Hôtel de Ville). Il ouvre une petite boutique en 1856, à l’angle de la rue de Rivoli et de la rue des Archives. Il agrandit son magasin une première fois en 1855, puis en 1866.

La métamorphose des quartiers de Paris… et des habitudes de consommation

Rive droite, rive gauche… les grands magasins ont métamorphosé le paysage urbain de Paris à l’heure des grands travaux du préfet Haussmann, puis dans les grandes villes de France.

Surtout, ils ont institué un nouveau type de commerce (avant eux, les prix étaient fixés à la tête du client ; avec eux sont nés les prix fixes et de fait, la concurrence… puis la réclame pour capter la clientèle, les premières publicités, les affiches, les calendriers, etc.), et inventé de nouveaux métiers en créant l'art des vitrines: celles de Noël, thématisées chaque année , sont de véritables écrins, mais aussi des événements attendus, qui brassent des milliers de visiteurs.

L’arrivée dans leurs murs des stylistes et jeunes créateurs dans les années 1960 a largement contribué à leur formidable expansion dans le domaine de la mode et à la mise en place d’une veille marketing de plus en plus affûtée pour déjouer les pièges de la concurrence.

Trop concurrencés par la grande distribution pour maintenir une politique de bas prix, les Grands Magasins se positionnent aujourd’hui sur le haut de gamme. Ils repensent en permanence leur image et consacrent des budgets colossaux à leur stratégie marketing pour séduire de nouvelles niches de clientèles. De cette stratégie sont nés Lafayette Maison, BHV Homme, le Printemps du luxe et de la beauté...

Surtout, ils témoignent de l'histoire du paysage urbain de la capitale et continuent avec succès de transmettre leur double image de témoins et sujets des formidables avancées de la révolution industrielle de la fin du 19e siècle. Ces monuments emblématiques du paysage urbain de la capitale demeurent les symboles absolus du chic parisien et de l'art de vivre à la française.

Sources : Mairie de Paris, Wikipédia, Office du tourisme et des congrès de Paris

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