Pro-Ana: revendiquer et soutenir l'anorexie mentale

Des jeunes filles concluent un pacte avec une personnification de l'anorexie mentale, lui vouent un culte et en font même la promotion: la vie avec Ana.
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L'anorexie mentale est un trouble de l'alimentation qui se caractérise par une perception distordue de son propre corps. En règle générale, cette maladie se caractérise par un refus de s'alimenter, par une relation conflictuelle avec la nourriture et un certain repli sur soi-même. Il existe de nombreux risques, qu'on pense aux malaises liés aux carences alimentaires, à la fatigue permanente et à une estime de soi souvent maltraitée. Si non traitée, l'anorexie peut mener à la mort. Mais qu'en penser lorsque la maladie devient un choix et une revendication?

Pro-Ana : ce que dit la balance est le plus important

Pro-ana, un terme qui signifie pro-anorexie, est autant un problème de nutrition qu’un style de vie. En règle générale, les symptômes de l'anorexie incluent un repli de la personne sur elle-même. Les pro-ana, elles, font exactement l’inverse: elles normalisent leur perception et leur choix. Pour elles, l'anorexie n’est plus une maladie, mais une preuve de contrôle sur leur vie et un choix identitaire. Dans plusieurs cas, l’anorexie mentale devient une « personne », Ana, qu’elles défendent avec vigueur. Elles prennent publiquement position, elles affirment leur désir d’être mince à l'extrême. Pour ces jeunes filles, être mince est plus important qu'être en bonne santé, et tous les moyens sont bons pour y arriver.

Leur obsession de la minceur se fonde sur une distorsion des principes diététiques généralement reconnus. Elles affirment que leur mode de vie est sain, car elles choisissent avec soin les aliments qu’elles mangent, car elles font du sport, car elles se soucient de leur corps. Par exemple, un argument qui fait souvent surface sur leurs sites est qu’en soignant leur alimentation, elles réduisent les risques de crise cardiaque.

Dans leurs nombreux témoignages, on voit souvent des objectifs qui semblent presque farfelus: le poids parfait, pour une jeune fille qui mesure 1 mètre 60, serait 38 kilogrammes. Pour atteindre ce but, plusieurs commencent par limiter l’apport calorique à 400 calories par jour, ou même à 200 calories. Selon le guide alimentaire canadien, entre 14 et 18 ans, une fille doit absorber 1750 calories par jour si son mode de vie est plutôt sédentaire, soit presque 9 fois ce qu'une pro-ana mange! Si la personne est modérément active, ce nombre oscille entre 2100 et 2350 calories. En parallèle, la "vraie" pro-ana entreprendra un changement radical de son mode de vie et fera au moins deux heures d'exercice par jour, évitera les repas communs et modifiera son attitude générale.

Les commandements d’Ana : sois mince ou ne sois pas

On constate des récurrences dans les discours qui font la promotion de l’anorexie. Par exemple, les fidèles partagent souvent des "commandements" donnés par Ana. Ces règles montrent une démagogie particulière, où l’esprit doit triompher sur le corps, où la personne qui "contrôle" sa faim et son corps est "vive, intelligente et attirante", au contraire du gras qui est "lourd, stupide et laid".

Ana est une incarnation de leur idéal. Les pro-ana s’affichent en arborant un bracelet rouge, qui est un symbole visuel de leur pacte avec Ana. Ana devient une amie particulière qui, pour plusieurs, leur écrit des lettres, dans le but d’aider l’anorexique à atteindre son but. Tous les stimuli pour éviter de manger et pour maigrir sont bons. Les fidèles partagent des trucs, des conseils (dis que tu es allergique ou végétarienne), du soutien pour ne pas flancher.

Respecter le pacte est une récompense, alors que trahir Ana mène à des insultes (culpabilité pour avoir mangé, se punir lors de la prise d'aliments caloriques), voire à une sorte d'auto-flagellation (par exemple, se regarder dans le miroir en s’insultant). La rhétorique pro-ana se base principalement sur une comparaison peu flatteuse entre l’image actuelle de la jeune fille et ce qu’elle désire être, et cultive son sentiment de faiblesse et ses complexes. Ainsi, on voit également sur les sites des images Thinspiration (jeu de mots entre thin, "mince" en anglais, et inspiration) qui amènent des thématiques ascétiques, la minceur extrême devient un symbole de pureté alors que la nourriture est signe de corruption. Comme l’affirmait Kate Moss, "nothing tastes as good as thin feels".

Un phénomène qui prend de l’ampleur

La facilité d’accès, grâce à Internet, a favorisé la prolifération des groupes pro-ana (à ne pas confondre avec les groupes de soutien contre l'anorexie, les groupes pro-ana cherchent à encourager l'anorexie) et le partage d'information à ce sujet. On y banalise ouvertement l'anorexie, la boulimie et les conséquences que ces problèmes alimentaires peuvent entraîner.

On constate une hostilité envers les gens qui expriment leur désaccord (autant sur les sites que dans la vie réelle), une hargne qui tourne souvent autour du thème de la jalousie (une femme qui affirmerait son désaccord le ferait parce qu'elle est grosse et manque de contrôle sur elle-même, et son geste est justifié par la jalousie envers le corps des pro-ana). L'entourage inquiet est diabolisé, et une "rechute" ne signifie aucunement la fin du pacte avec Ana. Un point est clair : il s’agit d'un choix, la jeune fille s'impose ses propres règles drastiques, et cherche un soutien pour parvenir à ses fins. La décision d'abandonner l'anorexie ne peut pas être imposée par une tierce personne, mais le retour à un mode de vie "normal" ne se fera pas seul et sans aide.

Certains affirment qu’il s’agit d’une réaction contre le consumérisme moderne, d’autres y voient une prise de position sociale sur la nécessité de transcender la matière, plusieurs accusent l’industrie de la mode de montrer une image irréaliste et malsaine de la beauté physique. On peut seulement penser à Isabelle Caro, décédée à 28 ans, qui a lutté pour dénoncer l'anorexie: pro-ana montre un profond mal-être et il est difficile de rester de glace.

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