"Gamines" de Sylvie Testud

Avec "Gamines" Sylvie Testud nous livre un roman certes fictionnel mais qui sonne vrai tant l'écriture en est sincère, simple et profondément touchante.
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On s'attache à ce trio de "gamines": "Corinne a douze ans, elle est toute brune. Georgette, huit ans, elle est toute brune" et la narratrice Sybille a dix ans et elle est "toute blonde". Ce roman c'est d'abord l'absence d'un père qui plonge les fillettes dans une quête identitaire complexe, un parcours initiatique d'où l'on ressort avec le goût amer de l'injustice.

Un père absent, un "il" omni-présent au coeur du roman de Sylvie Testud

Les trois filles sont du même père, il a quitté le domicile familial très tôt, elles n'en garderont aucun souvenir.

Le père dans ce livre n'est qu'un "il" chuchoté à voix basse dans la famille, c'est un "il" murmuré par les enfants avec un mélange de peur et d'attrait mais c'est aussi celui à qui les filles ont interdiction d'ouvrir la porte de l'appartement. Il a l'aura sulfureux des figures archétypales des contes de l'enfance, du méchant séduisant à qui les fillettes ne doivent pas dire oui. "Il" les guetterait ainsi, tapi dans l'ombre de leurs vies, à la fois effrayant car inconnu et secret, ce père n'incarne aucune réalité jusqu'à ce que les fillettes tombent sur une photo de lui que leur mère avait gardée.

Dès lors il sera l'homme blond de la photo dont l'image sera conservée comme une relique par les enfants.

Gamines: entre la quête identitaire et le parcours initiatique

Pour les trois fillettes nées successivement et élevées sans père, la construction d'une identité propre n'est pas aisée. Elles sont d'abord prisonnières du rôle lié à la place occupée dans la fratrie: l'ainée c'est "la grande soeur", la "commandante", celle qui "ne veut jamais rigoler".

Sybille la "moyenne" , la narratrice, fait figure du "vilain petit canard", elle est celle qui arrive après la fausse couche d'un garçon: "Je suis la remplaçante de Tartempion. Tartempion n'est jamais né. Ce garçon n'a pas eu de pot. C'est moi qui suis venue à sa place.". C'est le "garçon manqué" de la famille dans les deux sens du terme, aussi effrontée que sa soeur ainée est raisonnable, aussi blonde que ses soeurs sont brunes, elle est de surcroît le portrait craché de ce père inconnu.

Du fait de l'absence du père les fillettes s'investissent d'une mission de protection envers leur mère, Sybille évoque ce poids de la responsabilité dans le souhait qu'elle a de voir sa mère refaire sa vie : " Qu'elle se remarie et qu'elle soit des parents comme les autres. Aux anniversaires, je n'aurais plus besoin de surveiller si elle est triste ou non. Ce ne serait plus notre faute. [......]Nous, on serait seulement les enfants."

Ce n'est qu'adulte et à la fin du roman qu'elles rencontrent enfin leur père et semblent y renoncer......

C'est aussi dans ce roman la réalité des origines italiennes de leur mère qui leur saute aux yeux lors d'un séjour dans la famille maternelle: "Ils viennent tous d'ici. Ils sont chez eux. Oh putain, ça me fout un coup! Ma mère et moi, on n'est pas du même pays!".

Gamines: entre révolte et sentiment d'injustice

Sybille la narratrice est de loin la plus révoltée des trois fillettes, indignée par la condition d'enfant qui l'asservie aux adultes, obligée par exemple de subir quotidiennement la séance de tressage de cheveux : "Alors, là......j'ai été soufflée. J'ai su que, quand on est petit, on n'a aucun droit.".

Ce sentiment d'injustice est exacerbé quotidiennement face à leur mère seule qui peine à les élever, qui n'a pas "une seconde pour rêvasser", qui, divorcée, "n'a pas droit à une hostie": "Voilà que je prends conscience de l'injustice dont un membre de ma famille est victime en plein dans la maison du bon Dieu! Voilà que je me révolte tout à coup. J'ai dix ans, et je n'aime pas qu'on foute ma mère sur le banc des accusés."

L'injustice rebondit sur les personnages comme dans un jeu de dominos, elle touchera également le compagnon de leur mère qui n'aura qu'une place temporaire dans la vie de leur mère, il sera toujours l'"étranger" à la famille: "Etranger, tu vas devoir vivre sans exister. [......] Comment cet homme a-t-il fait pour ne pas se lever d'un bond, reprendre ses chaussettes, ses gros pantalons, ses mouchoirs et filer?".

Comment peut-on s'être aimé autant que les parents de Sybille, Corinne et Georgette pour ensuite se fuir toute une vie et priver trois filles de leur père et vice-versa?

"Antoine et Anna se sont tant aimés. Comment avaient-ils pu vivre ça? C'était l'histoire de "Il " et "Elle"."

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