"L'Apollonide, souvenirs de la maison close"

"L'Apollonide"a ouvert les portes de sa Maison Close mercredi 21 septembre sur les écrans.
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Ce long film dévoile un univers féminin source de bien des fantasmes et des douleurs: les Maisons Closes, celles de "haute tenue" qui avaient pignon sur rue au XIX e siècle.

Un huis-clos féminin

Plus qu'un film sur les bordels ou la prostitution, c'est un film d''enfermement, de « maison close ». L'enfermement en un lieu d'où les filles ne sortent qu' accompagnées de la « maîtresse » ou d'un client (l'une d'entre-elles aura cette chance durant le film sa sortie n'étant pas filmée), mais aussi claustration dans un quotidien rythmé par les visites des clients et les rôles à endosser qui ne prennent fin que pour quelques heures de sommeil, une sortie champêtre dominicale ou plus funestement par la maladie et la mort.

Les dettes des filles auprès de la « maîtresse » les rendent prisonnières de la Maison et des fonctions qui leur sont attribuées, le poids de l'enfermement est palpable et rend parfois l'atmosphère similaire à celle d'une prison, bien que quelques scènes puissent nous faire également penser à un pensionnat de jeunes filles comme celles où, dépouillées de leurs parures de prostituées, chevelure dénouée, en longues chemises de nuit blanches elles se croisent dans le couloir de leurs chambres.

Un scénario-accessoire

Bertrand Bonello s'est longuement documenté sur les Maisons closes, leurs pratiques, leur architecture intérieure, leur fonctionnement, avant même d'avoir bâtit le moindre scénario. Son choix de coller au plus près à la réalité de l'époque, de mettre en lumière les objets qui y sont liés: costumes, décors, jetons de bordel, lettres réelles.....fait flirter son film avec le genre du docu-fiction historique. Les spectateurs peuvent s'y perdre sur toute la longueur du film et il y vrai qu'il est regrettable que le scénario n'ait pas tenu plus de place dans la réalisation du film, il n'en aurai été que plus rythmé.

Les critiques et les avis restent partagés sur le sujet, si le journal Métro regrette la tristesse de la chair ainsi filmée car « Sous prétexte de réalisme branché, Bertrand Bonello bâcle sa reconstitution (…). Sans rythme ni véritable enjeu dramatique, impossible de s'attacher à ces filles qui se morfondent dans leurs beaux costumes. » et si le journal 20 Minutes trouve l'œuvre « mortifère », Libération salue ce « voyage dans l'imaginaire des artistes du XIXème siècle, mais organisé par le regard de ce cinéaste esthète qui a placé le sexe et la question du genre au cœur de son cinéma » et Le Parisien d'apprécier ce « grand film proustien et féministe, au romanesque moderne ».

Pour entrer dans ce ce film il convient sans doute d'accepter le parti pris du réalisateur de reléguer le scénario au rang d'accessoire et de mettre en lumière les corps et les objets au cœur d'une maison occupant le rôle principal.

Une succession de tableaux

Le réalisateur a choisit de s'intéresser aux « claques » de haute tenue de la fin du XIXème car ils formaient un microcosme aux décors somptueux, des univers de théâtre et des scènes de cinéma. Bertrand Bonello a notamment déclaré dans un interview accordé au journal Le Monde du 21 septembre 2011: « Dans « L'Apollonide », quand le client ferme la porte du bordel, il entre au cinéma. On a coupé tous les sons extérieurs, et on se retrouve dans une bulle où tout redevient possible. »

De nombreuses scènes sont en fait des tableaux vivants, mouvant touts droit sortis de l'univers pictural de Courbet ( La femme au perroquet, l'Origine du Monde) , d'Ingre, de Manet ou même de Monet et Renoir avec les scènes champêtres près du lac. Les Robes Jeanne Paquin, les corsets, les pauses nonchalantes et lascives dans des banquettes moelleuses, les lourdes chevelures lâchées ou savamment coiffées,les rideaux de velours constituent une véritable galerie mises en valeur par des longs plans-séquences et des split-screen.

Mais l'atmosphère est viciée, la sensualité est morbide et n'est pas sans nous rappeler l'univers Baudelairien des Fleurs du Mal ou Cohénien de Belle du Seigneur où la mort et la maladie sont intimement liées à la sexualité et rôdent de page en page. Des éléments de décor comme les colliers suspendus au coin d'un miroir, les bougeoirs, mais aussi la présence de masques, de fleurs comme ces roses perdant leurs pétales, sont autant de références aux Vanités annonçant de funestes destins.

Afin de rester fidèles aux décors de ces Maisons, Bertrand Bonello s'est entouré d'un conseiller artistique spécialiste des « Bordels » en la personne de William Pesson, jeune architecte, qui « aime le côté « île dans la ville », on est tellement tourné vers l'intérieur qu'on est plus dans la ville. La maison close est aussi un lieu de l'esprit. ».

Qu'il plaise ou non ce film ne laisse pas indifférent, on s'y promène comme dans un musée, on se laisse interpeller parfois par des œuvres d'un autre temps qui peuvent faire écho au monde d'aujourd'hui où le corps est plus que jamais une marchandise monnayable. Il faut souligner également les performances de ces jeunes actrices qui ont les attitudes et le ton juste avec une mention spéciale pour La Juive.

Sources: Libération du 21 septembre 2011

Le Parisien du 21 septembre 2011

20 Minutes du 21 septembre 2011

Le Monde du du 21 septembre 2011

L'Apollonide, souvenirs de la maison close, a ouvert le cycle « Des habits et des Hommes » du Forum des images le 14 septembre.

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