Longues peines de Jean Teulé

Jean Teulé nous décrit le quotidien des maisons d'arrêt flirtant avec la folie et les côtés les plus sombres comme les plus tendres de l'humanité.

Comme à son habitude Jean Teulé nous livre un petit roman bien écrit, bien construit où l'on sent combien il s'est documenté sur le milieu carcérale pour le dépeindre avec autant de justesse tout en imaginant des personnages avec le grain de folie et d'originalité qu'on lui connaît. On est accueilli par les gardiens et les prisonniers dans leur monde: morbide, froid, violent et fou mais aussi plein d'humanité.

Les matons et les prisonniers tout deux victimes de la prison

Les gardiens comme les prisonniers sont frères d'enfermement. Loin de brosser un portrait caricatural de gardiens qui assouviraient leur soif d'autorité sur les prisonniers, il s'agit plutôt d'hommes que le destin a fait échouer en ces lieux et qui subissent autant que les prisonniers l'effet de la claustration. Dès la première page, Benoït, gardien de prison nous explique en effet que « Ni les détenus ni les surveillants choisissent d'aller en prison. Depuis que je travaille ici, je n'ai pas rencontré un mec qui y soit entré par vocation, c'est impossible. ». Il souligne d'ailleurs qu'ils pourront bénéficier de la retraite au bout de vingt-cinq ans et « vingt-cinq ans, c'est le temps d'une perpétuité, ça ». les gardiens supportent difficilement le quotidien de la prison, à tel point que l'alcool est bien souvent leur béquille pour l'affronter, l'alcoolisme y est même reconnu comme « maladie professionnelle »: « Les anciens arrivent chargés. Je connais des collègues moi, qui se défoncent la gueule tous les matins, au bistrot d'en face (…) C'est une façon de pouvoir monter en détention parce que, s'ils n'avaient pas ça, ils ne traverseraient plus la rue. Ça leur donne du courage. »

La prison: un lieu propice à la folie

Dès le début du roman la prison apparaît comme un No Man's Land, elle ne figure pas sur les guides: « Les guides ne l'ont pas classée dans « vaut le détour » ni même mentionnée. Ici la mairie et le cimetière, là la poste, mais pas la prison (effacée? Oubliée?), c'est à croire que l'endroit n'existe pas, qu'il est un fantasme. ». D'ailleurs le directeur nous prévient qu'en entrant en prison on entre dans un monde irréel: « -Dites-vous que vous entrez dans un rêve. Ici, tout n'est peut être qu'un songe........ », ces propos semblent faire écho à la vie est un songe de Calderon où il est là aussi question d'enfermement et de folie, on pense notamment au célèbre monologue de Sigismond « Puisque nous habitions un monde si étrange/ Que la vie n'est rien d'autre que songe/ Et l'expérience m'apprend/ Que l'homme qui vit, songe / Ce qu'il est, jusqu'à son réveil. ».

C'est un moment de folie qui conduit certains des personnages en prison: une mère infanticide qui semblait pourtant aimer son enfant, un homme qui perd tout contrôle face à un automobiliste indélicat, le tue et accidente gravement sa fiancée.....Comme le dit si justement Cyril, un des gardiens de la prison à propos du prisonnier « Biche » un jeune instituteur méprisé par ses élèves, sa hiérarchie, ses collègues et qui un jour, à bout de nerf, face à son bébé qui pleurait a eu un geste qui lui fut fatal et qui se suicida en prison: « Il avait pété les plombs comme ça pourrait arriver à tout le monde, à toi, à moi...Qu'est ce qu'on en sait? Fou de malheur pour ce qu'il avait fait, en plus, ici, on l'avait tabassé, enculé, alors ça suffisait comme ça. Il n'a même pas attendu le jour de son procès. »

On croise dans ce roman une kyrielle de personnages habités par la folie: une prisonnière qui voue un culte à un des barreaux de sa cellule qu'elle croit être son mari « Henri » et qu'elle nourri de yaourt et confiture, une correspondante de prisonniers défigurée par une étrange maladie, qui vit des histoires d'amour platoniques avec des prisonnier et finira par « péter un plomb », la femme du directeur rendue folle par ses fausse-couches successives et qui affuble son pauvre mari de moult bonnets, gants et écharpes tricotés par ses soins et étiquettés aux prénoms de ses enfants imaginaires....

Malgré la prison des histoires d'amours y naissent mais toutes avorteront: Coutance et Lemonnier ne se verront jamais, le jeune gardien qui s'était amouraché d'une prisonnière verra son appartement dévalisé par celle-ci et se pendra.......... « La prison tape sur le système. Elle est stressante, inquiétante et déstructurante, ne facilite donc en rien l'émergence de la vie. »

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