D' E=mc2 à Fukushima, comment en sommes-nous arrivés là?

Combien de victimes japonaises ont-elles été consultées avant l'installation de centrales nucléaires à Fukushima ?

Aussi simplement que chacun appuie sur un interrupteur pour recevoir de la lumière, l'énergie nucléaire s'est imposée et développée au cours de son avancée technologique, déguisant mal l'objectif politique du concours à l'armement. Les populations, résidant dans les zones voisines des centrales, ne furent pas sérieusement informées, et encore moins consultées: qui veut réellement de cette énergie, lorsqu'on constate qu'en cas de faille, elle est susceptible d'irradier entièrement la population d'un pays et de le rendre inhabitable ?

Un point de départ historique

En 1938, le scientifique Otto Hanh découvrit un phénomène dont les conséquences allaient peser très lourd sur l'humanité. Il réalisa que les noyaux d'uranium 235, bombardés par des neutrons, se partageaient en deux, tout en réussissant à les capturer et à pouvoir en libérer deux ou trois nouveaux. Cette expérience, qui implique la possibilité jusqu'alors inimaginable de briser le noyau d'un atome, reçut le nom de fission.

Grâce à une seule fissure d'atomes d'U-235, se multiplient donc les neutrons au contact d'autres noyaux et naît ainsi la réaction en chaîne. C'est là l'origine de l'énergie nucléaire prédite par Einstein depuis ses travaux en 1905.

La résolution de son équation mit à portée de l'humanité la puissance de la vitesse-lumière élevée au carré.

Quand une équation se matérialise

Pendant la fission de l'uranium 235 s'opère une perte de masse, c'est-à-dire que si l'on pèse un atome avec le neutron qui va servir pour le bombarder et qu'ensuite on mesure le poids des produits de la fission en incluant les nouveaux neutrons, on découvre qu'une fraction de la masse a disparu: c'est celle qui s'est transformée en énergie produite par le noyau, d'où le terme d'énergie nucléaire.

Einstein, une trentaine d'années avant que cette opération soit concrètement réalisable, avait déduit dans sa fameuse équation que la matière serait équivalente à l'énergie, et inversement.

Cette formule s'explique ainsi : E=mc2, E désigne l'énergie, m la masse et c2 la vitesse de la lumière élevée à son carré, soit multipliée par elle-même.

De la découverte quantique à la radiation

Cette formule fascinante servit aussi pour soutenir la théorie du Big Bang, dont on explique, par un processus inverse, qu'à partir d'une explosion originaire, l'énergie dégagée se serait progressivement convertie en matière pour donner lieu à la création de l'univers. Dès les premières tentatives de mise en pratique de l'expérience, un fait s'imposa: les noyaux obtenus artificiellement par fission sont instables. Pour retrouver leur équilibre originaire, ils émettent des radiations. La gestion de ces radiations parut négligeable en proportion du bénéfice obtenu et l'être humain révéla une fois de plus que son ingéniosité va de pair avec son inconscience.

L'équation humaine

Une nouvelle équation, métaphysique cette fois, aurait pu alors se poser: qu'adviendra-t-il de l'humanité, si elle acquiert le pouvoir de manipuler des réactions dont l'énergie produite dépend de l'accélération de la matière, et ce à la vitesse de la lumière au carré? Dont les particules dégagent des radiations, qui étaient méconnues à l'époque? Et dont la chaleur atteint 10 millions de degrés Celsius, quand la superficie du soleil se limite à 6000 °C?

Comme l´écrivit le célèbre psychanalyste Carl Gustav Jung dans sa biographie** au sujet de la seconde guerre mondiale, « nous somme témoins de l'aberration qui consisterait à mettre des armes au pied de l'arbre de Noël pour des bambins qui n'ont pas atteint la maturité que l'on espère d'un enfant de trois ans

Une grande carence d'humilité

Les allégories antiques d'Icare qui se brûle les ailes en s'approchant du soleil, de la boîte de Pandore qu'il est préférable de garder fermer, et du fruit défendu qu'il vaut mieux ne pas toucher se bousculent dans les mémoires. Si ces mythes posent la question de la sagesse, la logique scientifique suppose au minimum celle du bon sens: qui peut prétendre maîtriser des réactions de cet ordre de grandeur?

L'apprenti sorcier

Comme le héros de ce conte pour enfants, l'humanité s'est affrontée aux problèmes créés par la mise au point de l'armement et de l'énergie nucléaire une fois le train mis en marche. En improvisant au fur et à mesure des solutions plus précaires les unes que les autres, elle a tenté d'en maîtriser les risques catastrophiques, sans pour autant se résigner à en abandonner l'usage.

La mise en pratique d'une formule, dont l'ambitieuse prétention est ni plus ni moins celle d'expliquer la formation du cosmos, révèle un pouvoir destructeur à l'échelle de son concept de référence: l'infini.

La deuxième guerre mondiale s'achevait à peine que l'on préparait déjà des quantités suffisantes d'armes nucléaires aptes à faire exploser plusieurs fois notre planète entière.

Quand la puissance échappe au contrôle

La curiosité intellectuelle et la formulation de théorèmes est une chose. La mise en pratique et la maîtrise totale d'un domaine d'expérience en est une autre. C'est ainsi qu'une revue d'étudiants mexicains* publie, en 1985, que le premier démantèlement d'une base nucléaire importante aux Etats-Unis, celle de Shippingport en Pennsylvanie, va être observé de très près par les spécialistes du monde entier car « la vérité c'est que personne ne sait quelle difficulté peut représenter le désarmement d'un réacteur atomique de grande taille. »

Les centrales nucléaires se sont donc construites les unes après les autres, sans que la question de leur viabilité pour l'espèce humaine ait pu être étudiée au préalable, laissant supposer que la politique des dirigeants consiste à choisir notre planète et ses habitants comme laboratoire et ratons d'expérience.

La tragédie de Fukushima réveillera-t-elle la conscience collective de sa torpeur?

Sources:

* Cuando y como desmantelar les plantas nucleares? , revue Naturaleza, pages 259-260, volume 15 publié en 1985 par l'UNAM, Université Nationale Autonome de Mexico, Mexique.

- L'énergie atomique utile pour la paix, revue Investigación Hoy , pages 19-24, septembre-octobre 1997, Instituto Politecnico Nacional de Mexico

**C .G.Jung: Ma vie, Souvenirs, rêves et pensées recueillis et publiés par Aniéla Jaffé , traductions de Roland Cahen et Yves Le Lay, rééditions Gallimard de 1998, collection Témoins, actuellement disponible également en format de poche.

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