Batouala de René Maran, les débuts de la littérature africaine

"Batouala, véritable roman nègre" fait éclore la littérature africaine. Une œuvre de René Maran, prix Goncourt 1921 au parfum de scandale...
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Avec son roman Batouala , sous-titré véritable roman nègre , René Maran marque les débuts de la littérature africaine de langue française, dite "littérature nègre". Si le texte critique timidement la colonisation, la préface est plus explicite. René Maran en fera les frais… après avoir reçu le prix Goncourt.

Batouala, un roman dans la brousse dont les noirs sont les héros

Dans les textes des voyageurs et des explorateurs, le regard porté sur l’Afrique était distancié, européen, et le héros, occidental. Au contraire, le roman de René Maran plonge le lecteur dans la vie d’un village de la brousse africaine au début du siècle. Le récit décrit de l’intérieur, pour transcrire, par touches naturalistes, un univers méconnu du lecteur européen du début du XXe siècle.

Batouala est le chef d’un village d’Afrique centrale au temps de la colonisation. Pendant que la fière Yassigui’ndja dort encore, il se gratte, il baille, il fume. L’ombre de l’homme blanc plane. Sombre, écrasante, humiliante.

Bientôt les sens de sa fière épouse s’envoûtent à l’approche de Bissibi’ngui. Mais la fête des Ga’nzas se prépare. Après le déchaînement de la nature en tornade, la cérémonie peut commencer. Les tam-tams ont fait venir tous les participants. Les chants montent, la musique déferle, l’alcool débride, les victuailles donnent l’énergie nécessaire. La transe s’empare des jeunes filles et des jeunes hommes, elle les porte et leur donne le courage d’affronter la terrible épreuve. Et pendant ce temps, les corps se laissent aller…

Le colonisateur met fin à la fête comme il donne le coup d’arrêt à la culture du colonisé. Et qu’adviendra-t-il de ceux qui ont laissé s’exprimer leurs désirs ? L’affrontement à coup de contes assenés laisse augurer une étrange partie de chasse.

L’expérience d’administrateur colonial noir de René Maran

Avec ce texte, René Maran (1887-1960) est le premier à faire des Africains les personnages principaux d’un roman. Il est le premier à exprimer la "conscience nègre" à travers la littérature. Ce Martiniquais, fils d’un administrateur colonial guyannais, n’est pas africain. Mais au début du XXe siècle, tout Noir est considéré comme un nègre.

Batouala traduit la prise de conscience de l’auteur des conséquences de la colonisation sur les Africains alors qu’il est lui-même administrateur en Oubangui-Chari (qui deviendra la République centrafricaine), après avoir suivi des études en France. Difficile condition que d’être un homme noir, chargé d’administrer des Noirs dans le contexte colonial… Tiraillé entre sa fidélité à la France et la défense de l’Afrique, il ressent les contradictions de ce qui sera appelé la "double culture".

La préface sulfureuse de Batouala sur le colonialisme en Afrique

Cette ambivalence s’exprime dans la préface du livre. René Maran annonce son projet, à priori non polémique: "Ce roman est donc tout objectif. Il ne tâche même pas à expliquer: il constate. Il ne s’indigne pas: il enregistre". Il est vrai que l’œuvre reste timide sur la critique du colonialisme et en décrit plutôt les excès.

Mais le fait que René Maran rédige lui-même la préface sonne déjà comme une provocation. A l’époque, tout ouvrage indigène s’ouvre sur une introduction rédigée par un fonctionnaire colonial.

Le contenu de la préface est beaucoup moins nuancé que le roman. René Maran exhorte les intellectuels français à révéler les méfaits du colonialisme. Il dénonce avec véhémence la civilisation que l’Europe impose à l’Afrique par la force: "Tu bâtis ton royaume sur des cadavres. Quoi que tu veuilles, quoi que tu fasses, tu te meus dans le mensonge. A ta vue, les larmes de sourdre et la douleur de crier. Tu es la force qui prime le droit. Tu n’es pas un flambeau, mais un incendie. Tout ce à quoi tu touches, tu le consumes…"

Du prix Goncourt à la négritude

L’année de sa sortie, en 1921, Batouala reçoit le prix Goncourt… ce qui déclenche la polémique. La presse et les intellectuels se déchaînent, comme en témoignent les commentaires de l’époque . L’administration considère qu’elle est directement visée et interdit la vente de l’ouvrage en Afrique. Certains intellectuels noirs critiquent la conception du négrisme sous-jacente dans le roman et accusent l’auteur de se limiter à une description des excès du colonialisme sans pour autant condamner le système lui-même.

Acculé, René Maran démissionne de son poste d’administrateur. Il continue à écrire mais se fait discret dans la vie intellectuelle. A la différence de Leopolod Sédar Senghor et René Césaire, il ne s’impliquera pas dans l’émergence du mouvement de la négritude, bien qu’il en soit considéré comme l’un des précurseurs dans le domaine littéraire…

Batouala , Albin Michel, 1999, 13,90 €

Batouala , Magnard, 2002, 5 € (version poche)

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