Oreille rouge d'Eric Chevillard: un écrivain en Afrique

Dans son roman postmoderne "Oreille rouge", Eric Chevillard se moque avec humour de l'écrivain voyageur qui magnifie l'Afrique des clichés.
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Ah, les récits de voyage! Ah, l’écrivain voyageur! Ah, l’Afrique, ses animaux, la savane, les baobabs… Ah, Eric Chevillard, son humour, son impertinence et ses jeux avec la langue! Dans Oreille rouge , l’authenticité n’a qu’à bien se tenir, et la littérature de voyage aussi. Un texte d’une savoureuse dérision qui fait voler en éclat les clichés sur l’Afrique!

Oreille rouge: quand l’écrivain voyage en Afrique

Invité en résidence d’écriture au Mali, Oreille rouge ambitionne un projet "original": écrire un grand poème sur l’Afrique. Lui, l’écrivain casanier qui ne dédaigne pas une "sieste sur la canopée", il se vante déjà de son voyage. L’Afrique, c’est chez lui… mais mieux vaut prendre ses précautions, se faire vacciner à outrance et préparer une trousse à pharmacie conséquente.

Armé de son carnet Moleskine, il se fond dans l’Afrique, à moins qu’il ne l’affronte. C’est qu’il lui faut rencontrer les hippopotames, absolument. Toka le guidera… enfin, peut-être. Bientôt, la savane n’a plus de secret pour lui, il la nomme même la "brousse", comme les Africains, c’est dire! D’ailleurs, il se sent Africain, il n’a que faire des moustiques, des toilettes précaires et de tout ce qui rebute le commun des touristes… Cela dit, une bonne douche dans une salle de bain javellisée ne serait pas de refus.

Peu importe, il ne se défilera pas devant sa mission. Il écrira LE livre sur l’Afrique, comme personne ne l’a jamais fait. Il dira les secrets des animaux de la savane, la force du baobab, la magie, les contes, les proverbes, la beauté des femmes, les coutumes exotiques. Bref, il fera de l’inédit…

Et quand il reviendra, il se plaindra: l’Afrique lui manque déjà, il n’oubliera jamais ce voyage qui a transformé sa vie. Il était Blanc, le voilà Noir. Quelques jours encore, et d’Afrique, il ne parle plus.

L’Afrique des clichés tourmentée par Eric Chevillard

Dans ce texte, Eric Chevillard joue avec les poncifs. L’Afrique, continent berceau de l’humanité renvoie à une "fiction naïve de l’innocence préservée, de la préhistoire qui dure". Il se moque de ceux qui s’extasient devant une nature soi-disant époustouflante, mais en réalité ravagée: "là-bas, au fond du paysage, deux lionnes ont pris en chasse une antilope boitillante. Et soudain, c’est l’Afrique pour de bon. Puis, le tableau se précise et ce sont deux chiens errants qui harcellent une bique."

Les gens, leurs coutumes, la magie, les porteuses ou encore la langue, les contes et les proverbes mais aussi les insectes et les animaux dangereux: Eric Chevillard s’amuse des idées reçues, des banalités et des clichés sur l’Afrique transmis de récit en récit dans la littérature de voyage et inscrits dans l’imaginaire collectif occidental.

L’Afrique authentique, le voyageur et le touriste

C’est une réflexion sur le voyage et le tourisme que suscite Oreille rouge . A la lecture, on sent la critique joyeuse du touriste donneur de leçon: "Oreille rouge défend avec ardeur la cause de la femme africaine en lorgnant ses fesses hautes d’un œil fou."

Eric Chevillard se moque des touristes ébahis devant la vie en communauté à l’africaine et qui se lamentent de l’individualisme des sociétés occidentales: "L’homme blanc découvre un monde où l’individualisme est un vain mot; en même temps, sa condition de Blanc au milieu des Noirs met en vedette comme jamais son individu, pontifie Oreille rouge dans ses lettres."

Tout y passe: la valorisation excessive de l’Afrique et l’aveuglement face à une réalité difficile, la vénération de la prétendue authenticité de la vie à l’africaine, le voyageur qui regrette l’arrivée de l’électricité car elle dénature ce mode de vie, les plaintes sur la perte des valeurs essentielles dans le monde occidental, la confusion de toutes les cultures du continent dans une hypothétique uniformité de l’Afrique. Tous ces comportements sont symptomatiques d’un touriste… authentique!

Oreille rouge, l’écrivain voyageur et son carnet de voyage

Oreille rouge sonne aussi comme une critique acerbe de l’écrivain voyageur et de la folie éditoriale des livres et des carnets de voyage. Entre panne sèche d’écriture et inspiration frénétique, l’auteur en Afrique écrit sur son Moleskine, le must de l’écrivain voyageur.

Il note tous les clichés qu’il prend pour des idées originales, sans recul. Il pense être le premier occidental à découvrir les pseudo-secrets de l’Afrique.

Chevillard, qui s’inspire ici d’une expérience personnelle, se met en scène avec humour, sans manquer d’autodérision. Dans la liste des titres envisagés par Oreille rouge pour son grand livre sur l’Afrique, figure "Eric en Afrique". Dans le Dictionnaire des écrivains contemporains de langue française par eux-mêmes (Editions Mille et une nuits), il notait: "Eric Chevillard partage son temps entre la France (trente-neuf années) et le Mali (cinq semaines)."

Oreille rouge, le lecteur voyageur et l’écrivain

Pour le lecteur qui a séjourné ou voyagé en Afrique, Oreille rouge suscite adhésion et sourires à la lecture d’un texte si lucide, mais aussi une remise en question de sa propre expérience. Quant à l’écrivain, il se méfiera des clichés et du risque de satisfaire sans créativité aux soi-disant attentes des lecteurs et au conformisme des récits de voyage.

Bonus:

Le Vaillant petit tailleur, roman postmoderne d’Eric Chevillard

L’autofictif, blog d’Eric Chevillard

Site d’Eric Chevillard

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