Trésors d'Afrique: les manuscrits des bibliothèques du désert

En Mauritanie, au Mali et au Maroc, les bibliothèques du désert livrent peu à peu leurs secrets: des manuscrits anciens d'une valeur culturelle inestimable.
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Copiés, recopiés, transmis, transportés, entreposés, presque oubliés, les manuscrits anciens d’Afrique ont traversé les siècles tant bien que mal. La récente mise en valeur des bibliothèques du désert suscite un nouveau regard sur le patrimoine culturel de l’Afrique.

Histoire des manuscrits arabo-africains millénaires

En Afrique, à partir de l’an 1000, des manuscrits circulent. Ils sont introduits par des commerçants arabes auprès des souverains pendant la période d’islamisation. Les œuvres originales sont copiées par des lettrés, des voyageurs ou de hauts fonctionnaires (Zakari Dramani Issifou dans Les bibliothèques du désert , L’Harmattan, 2002).

Ces manuscrits arabo-africains se trouvent dans plusieurs régions: de l’Afrique du Nord à l’Afrique de l’Ouest, de la Somalie à la Tanzanie et sur des îles de l’Afrique orientale, à Madagascar et aux Comores. Parmi ceux qui sont parvenus jusqu’à notre époque, les plus anciens ont mille ans, mais la plupart datent de la fin du XVIe ou du début du XVIIe siècle.

Ces ouvrages acquièrent alors une valeur marchande et culturelle. Dans un célèbre récit de voyage publié en 1526 et intitulé Description de l'Afrique , Jean-Léon l’Africain note: "Il y a dans Tombutto [Tombouctou] de nombreux juges, docteurs et prêtres, tous bien appointés par le roi. Il honore grandement les lettrés. On vend aussi beaucoup de livres manuscrits qui viennent de Berbérie. On tire plus de bénéfices de cette vente que de tout le reste des marchandises." Les manuscrits se diffusent puis se transmettent de génération en génération.

Des ouvrages précieux qui renferment des textes aux savoirs multiples

Les manuscrits en langue arabe sont recopiés et parfois transcrits en langue locale: haoussa, peul, wolof, bambara, swahili, tamacheq et autres langues africaines. Des commentaires sont parfois ajoutés et des textes originaux apparaissent.

Les textes religieux, Coran ou traditions du Prophète côtoient des écrits profanes à valeur historique: chronologies, généalogies, biographies, monographies et correspondances des tribus. Des manuscrits ont une portée scientifique et savante comme les ouvrages de médecine locale, les textes philosophiques, les traités scientifiques et de grammaire, ou les manuscrits relatifs à la botanique, l’agronomie, les mathématiques ou l’astrologie. D’autres sont des documents juridiques: jugements, testaments, transactions commerciales, actes de vente de biens de consommation (or, fer, cauris, animaux, etc.), d’esclaves ou même de… manuscrits. Des œuvres poétiques et littéraires complètent l’ensemble.

Les manuscrits sont généralement composés de feuillets empilés à l’intérieur d’une reliure en cuir, parfois ornementée, fermée ou pas par des lanières. La calligraphie minutieuse et les enrichissements graphiques donnent une valeur artistique à ces collections.

Trésors éparpillés, manuscrits abîmés, villes ensablées

Le recensement des collections est une entreprise colossale à réaliser. Par exemple, les manuscrits de l’Afrique francophone subsaharienne sont dispersés entre l’Europe, le monde arabe et l’Afrique de l’Ouest (voir la communication prononcée à l’Université Cheikh Anta Diop de Dakar en 2003 par Mohamed Saïd Ould Hamody).

Si certains ouvrages sont rassemblés dans des bibliothèques et des instituts spécialisés, de nombreuses collections restent la propriété de lettrés, de bibliothèques de confréries ou d’associations culturelles religieuses. En Mauritanie, la majorité des manuscrits sont détenus par des familles, clans ou tribus vivant dans des villages isolés ou des campements nomades, ce que déplorent des scientifiques (voir par exemple cet article de Constant Hamès) qui y voient un risque de détérioration, une perte pour la science et un risque de développement d’un marché du manuscrit.

En effet, un réel problème de conservation se pose. Les manuscrits des populations nomades connaissaient les aléas liés au transport: mauvaises chutes, manipulations répétées, tempêtes de sable. Pendant un temps délaissés, certains ont même été vendus à des touristes et acquéreurs étrangers peu scrupuleux. Aujourd’hui, les propriétaires privés connaissent des problèmes de stockage. La sécheresse, les pluies et les attaques des insectes se conjuguent à la détérioration des bâtiments, liée notamment à l’ensablement des villes.

Protection et sauvegarde des manuscrits du désert

En Mauritanie, à partir de 1975, l’Institut mauritanien de recherches scientifiques (IMRS) entreprend de collecter, restaurer et inventorier les manuscrits. Mais ce n’est que dans les années 1990 que les scientifiques vont véritablement s’y intéresser ( Les bibliothèques du désert , L’Harmattan, 2002) à travers des études historiques, anthropologiques, sociologiques.

Des bibliothécaires et archivistes entament un inventaire bibliographique. Leur action s’axe aussi sur la conservation, qui conduit au microfilmage et, plus récemment, à la numérisation des documents. La collection des Manuscrits de Tombouctou est disponible sur Aluka ( Timbuktu Manuscripts ), une bibliothèque numérique de et sur l’Afrique. Cette démarche s'inscrit dans un projet sud-africain malien, soutenu par l'Unesco.

L'organisation internationale joue également un rôle important en menant des actions pour la protection et la restauration des manuscrits, au sein du plan de sauvegarde des anciens ksours Ouadane, Chinguetti, Tichitt et Oualata, villes de Mauritanie classées au patrimoine mondial de l'humanité en 1996 (voir le rapport d’évaluation de 1999).

Les propriétaires privés aussi prennent conscience de la valeur historique et économique des manuscrits, qui s’ajoute à la valeur symbolique, familiale et parfois religieuse. Une volonté nouvelle de sauvegarder ces trésors voit le jour. Ils se regroupent et créent une association nationale en Mauritanie.

Voyage dans les bibliothèques du désert, au cœur de la culture de l’écrit

Aujourd’hui, les bibliothèques du désert sont devenues des lieux incontournables du tourisme culturel. Les haltes urbaines dans les bibliothèques de Chinguetti, Ouadane, Tichitt, Oualata en Mauritanie, de Tombouctou au Mali ou de Tamgrout (ou Tamegrout) au Maroc offrent une pause culturelle dans une traversée du désert tournée vers les grands espaces naturels.

Ces visites donnent une autre image de la culture africaine, souvent associée à l’oralité. "En Afrique, lorsqu’un vieillard meurt, c’est une bibliothèque qui brûle". Quand il prononce cette phrase en 1962 à l’Unesco, l’écrivain et chercheur Amadou Hampâté Bâ insiste sur la fragilité du patrimoine oral du continent. Mais l’Afrique possède également un patrimoine écrit de longue date, comme l’attestent ces manuscrits anciens des bibliothèques du désert, conservés depuis des siècles.

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