Le débat espagnol sur le sort des indiens du Nouveau Monde

Au XVIe siècle, les intellectuels espagnols ont débattu pour savoir s'il était juste de traiter les indiens comme des êtres humains.
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Lors de la découverte des peuples précolombiens, en 1492, des bulles pontificales s'interrogeant sur le droit des indiens ont été diffusées. Lors des croisades, les mêmes réflexions avaient eu lieu: l'Eglise avait essayé de théoriser la guerre juste, afin de justifier le massacre des Infidèles. La pensée des hommes du Moyen Age s’appuyait essentiellement sur les théories d'Aristote, selon lesquelles l'Homme avait des droits naturels. Les dominicains et les universitaires se référant au philosophe grec, ont combattu en faveur du droit des indiens. En 1510, les premiers dominicains sont arrivés aux Antilles.

Antonio de Montésinos, le pionnier en matière de défense des indiens

Montésinos était un prêtre dominicain de l’ile d’Hispaniola (qui deviendra Haïti). Il prêchait en faveur des Indiens dans l’Empire espagnol. En 1511, il fît son célèbre sermon, à Santo Domingo (la capitale de l‘ile), dans lequel il dénonçait les injustices dont il avait été témoin. Il affirmait que les Indiens étaient des hommes, et qu’ils avaient une âme. Il refusa même les sacrements à des propriétaires d’ encomienda – un système de possession des indiens, obligés de travailler dans les mines ou les champs, pour les colons espagnols. En 1512, furent édictées les lois de Burgos: l’ encomienda était maintenu, mais le temps de travail était réduit, on instruisait les indiens, et les femmes et les enfants indiens étaient protégés. Malheureusement, elles ne furent pas toujours respectées.

Las Casas et le système de l' encomienda

Las Casas fût ordonné prêtre dominicain en 1510. Il participa à la conquête de Cuba par les Espagnols, en 1511. Lui-même était colon et possédait des Indiens. Il tentait cependant de les traiter humainement. Il commença à se poser des questions sur la colonisation et l’attitude des Espagnols. Selon lui, il fallait séparer l’éducation et la possession des indiens. Il informa Cisneros en Espagne – un cardinal et réformateur religieux, qui fût régent de Castille –, des exactions des colons. Cisneros réforma le Conseil des Indes – cour suprême de justice, qui traitait aussi des affaires religieuses dans la Nouvelle Espagne. Las Casas écrivit contre l ’encomienda . Il prescrivait notamment d’importer des captifs africains afin de soulager le travail des Indiens…Il voulait créer des villages réunissant des Indiens et des Espagnols, mais avec une certaine hiérarchie. Or, ce fût un échec. Il voulait se faire le porte-parole de Dieu: il fallait christianiser les Indiens, et dans le cas contraire prédisait la colère divine. Entre 1523 et 1560, il rédigea son Histoire des Indes , dans laquelle il dénonçait la violence des colons envers les indiens. Il fût la principale cible des colons espagnols. Cependant, il inspira également les lois de 1542, de Charles Quint: le travail forcé était interdit sur les terres royales du Nouveau Monde, l’ encomienda était diminué, mais là encore elles furent peu appliquées. Enfin, les dominicains eux-mêmes finirent par adopter l’ encomienda , car ils avaient besoin de ressources; et ce système leur permettait de fixer les Indiens, et de les christianiser.

La controverse de Valladolid de 1550

La question principale était de savoir si les Indiens avaient une âme. Cependant, les théologiens n’ont jamais douté de l’humanité des Indiens. La question consistait donc à savoir si les Indiens étaient libres ou esclaves par nature? En effet, selon Aristote, il existait des esclaves par nature. On reprochait entre autres aux Indiens de pratiquer la sodomie et les sacrifices humains. Las Casas affirmait que l’homosexualité existait depuis l’Antiquité, et notamment dans la Grèce Antique. Par ailleurs, selon lui, les crimes contre nature des indiens étaient rares. Les détracteurs de Las Casas, et le chanoine Sepulveda en chef de file, considéraient les indiens comme des sous hommes. Selon eux; ils étaient comparables à des singes, mais seraient perfectibles. C’est pourquoi leur rencontre avec les européens leurs seraient bénéfiques. La conquête a donc été justifiée par la nécessité de faire avancer la civilisation sur la barbarie. Au final, Las Casas sera vainqueur, le pape Jules III étant favorable à l’adoucissement du sort des indiens.

  • Michel Cassa, l'Europe au XVIe siècle , Armand Colin, 2008.
  • Gomez Thomas, Droit de conquête et droits des Indiens , Colin, 1996.

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