La psychologie des manipulateurs : angoisse ou névrose ?

Les « manipulateurs » donnent du fil à retordre aux psychologues. Zoom sur un phénomène en progression dans nos sociétés occidentales.
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Jadis associée surtout aux pratiques des régimes autoritaires, des sectes et des gourous du marketing, la manipulation psychologique est un phénomène dont il est de plus en plus question dans les relations interpersonnelles. Couple, famille, boulot… Les « manipulateurs » sont partout. Faut-il attribuer leur comportement à l’expression d’angoisses profondes ? Faut-il y voir le symptôme d’un conflit intérieur, de leur insécurité ou d’une peur enfouie au plus profond de leur inconscient ? Pas si sûr…

La névrose, pilier des théories freudiennes

Le terme "personnalité" est dérivé du mot latin "persona" qui désigne le "masque" de théâtre antique grec. Les théoriciens de la psychologie classique ont employé ce terme "persona" pour désigner le "masque" social qu’une personne utilise inconsciemment pour cacher et protéger sa "véritable nature" plus authentique mais aussi plus vulnérable. Dans un langage plus moderne, on pourrait définir la personnalité comme le "style" d’interaction unique d’un individu avec son entourage et le monde au sens plus large, qu’il développe au cours de son existence ; il s’agit de sa manière habituelle de percevoir les choses et de mener ses relations avec autrui. Ses prédispositions biologiques, son tempérament, les facteurs de son environnement, ce qu’il a appris d’expériences passées, … tous ces aspects contribuent à créer son style unique d’interaction avec le monde qui l’entoure et de gérer les pressions de la vie courante.

Lorsque les traits de personnalité d’un individu se combinent ou s’accentuent d’une manière qui l’empêche d’avoir un comportement socialement adapté, alors on parle de "trouble de la personnalité". Parmi les troubles de la personnalité les plus connus, on trouve la névrose, pilier fondamental des théories freudiennes. Agir selon ses instincts ou satisfaire ses envies et besoins basiques provoque chez le névrosé une anxiété, une culpabilité et une honte déraisonnables et excessives. Le névrosé est une personne hyper inhibée (comme il y en avait beaucoup à l’époque de Freud ).

Autre époque, autres maux !

Les problèmes de santé mentale rencontrés aujourd’hui sont moins l’expression d’inhibitions et de peurs refoulées que le résultat d’une retenue insuffisante de ses instincts primitifs… Nous vivons une société beaucoup plus ouverte et permissive, où chacun est beaucoup plus libre d’exprimer et de réaliser ses fantasmes, et où le problème inverse se pose. Or, les théories freudiennes ont eu une telle influence et ont imprégné notre façon d’analyser la nature humaine et les troubles de la personnalité à ce point que nous avons tendance à interpréter tous les comportements agressifs comme les "symptômes" d’un conflit intérieur, d’une peur refoulée, d’une insécurité profonde. Un trouble de la personnalité est facilement classé sous la bannière "névrose" alors qu’il s’agit souvent d'autre chose…

L’interaction du névrosé avec son entourage est principalement influencée par ses craintes, son insécurité, ainsi que les défenses qu’il se construit pour se protéger de la souffrance émotionnelle. L’origine du problème se situe souvent au niveau de l’inconscient. L’anxiété est un facteur déterminant. Souvent, le névrosé a une conscience très développée. Il a tendance à culpabiliser et a peu d’estime pour lui-même. Il se construit un masque et se cache derrière celui-ci parce qu’il craint d’être rejeté.

Souvent, les personnes correspondant à ce profil ont conscience du fait qu’elles ont un problème ; elles ont envie de guérir et de vivre normalement et elles ont tendance à aller chercher volontairement de l’aide. La psychologie traditionnelle leur est tout à fait bien adaptée ; elle permet d’expliquer le fonctionnement des personnes souffrant de troubles de personnalité de ce genre et de les aider à résoudre leurs difficultés émotionnelles. Le travail s’effectue principalement sur l’exploration, la connaissance et la compréhension d'elles-mêmes, de leur passé, de leur vécu, puisque la clé de leur problème se trouve souvent enfouie au plus profond d’elles-mêmes.

Le profil du manipulateur, un casse-tête pour les psys

Le véritable "manipulateur" est la personne qui utilise la manipulation de manière systématique dans ses relations avec autrui pour obtenir ce qu’il désire. Généralement, il connaît bien les règles de vie en société mais s’en moque et les contourne avec jubilation. Il défie les lois qui régissent les rapports entre êtres humains et le système de valeurs en place. Pour certains spécialistes dont l’américain George K. Simon , le manipulateur souffre d’un manque évident et persistant de certaines "qualités morales" telles l’éthique, l’intégrité, la loyauté et de divers autres traits de personnalité qui sont révélateurs de l’engagement à servir l’intérêt général et à se conduire de manière responsable. Le manipulateur fonctionne de façon "moralement condamnable" et le sait. Il manque d’appréhension, d’anxiété par rapport à son comportement et n’éprouve ni honte ni culpabilité. Ce qui peut a priori sembler constituer un mécanisme de défense pour occulter une souffrance, une blessure, n’est que tactique de manipulation et résistance. Son comportement est voulu, délibéré. Il ne va que très rarement chercher à se faire soigner.

Cette analyse n’est pas partagée par tous les psychologues. Cependant, tous s’accordent aujourd’hui à reconnaître que la psychologie traditionnelle n’est pas bien équipée pour expliquer le comportement de ces individus et les traiter efficacement. L’emploi de méthodes classiques telle la psychanalyse n’aurait aucun effet et pourrait même avoir un impact contreproductif, voire négatif, tant pour le "patient" que pour sa ou ses victimes. Des approches très différentes sont requises et en particulier les thérapies cognitives et comportementales ou systémiques. Dans les cas les plus extrêmes, il semblerait qu’il n’existe aucune thérapie…

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