Merce Cunningham, danseur et chorégraphe de génie 1919-2009

Il est LE danseur de la seconde moitié du XXe siècle. Merce Cunningham s’est éteint le 26 juillet 2009, à l’âge respectable de 90 ans. Demeurent ses chefs-d’œuvre.
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«  Tout danseur aurait tu é  pour danser avec Cunningham  » , disait Baryshnikov, qui fut son interprète. Il est vrai, Merce Cunningham incarne la danse. 

Ses chorégraphies – une centaine depuis qu’il pose le pied à New York dans les années 40 – illustrent son insatiable recherche autour du mouvement. Les danseurs de la Merce Cunningham Dance Compagny (MCDC) sont, dans les pas du “maître”, d’une incroyable virtuosité et d’une exceptionnelle vitalité.

Le mouvement sous toutes ses formes

Chacune de ses créations est un choc pour le spectateur. Cunningham devance à tous les coups sa vision : étonnement, fascination, puis résonances, par touches. À travers le développement de ce qui semble non figuré, se révèle l’accomplissement du mouvement. Parce qu’il est dansé, il existe : «  Je crois profond é ment que le mouvement est expressif au-del à  de toute intention  »,  affirme-t-il.

Cunningham joue dès lors les explorateurs… 

Tout comme Eadweard Muybridge ou Etienne-Jules Marey décomposaient le mouvement photographié au XIXe siècle dans leurs successions de clichés représentant “la marche ou la course d’un homme” ou encore “un cheval au galop”, etc.

À l’école de Martha Graham et en figure de proue de la post modern dance, dans l’Amérique des années 50, Merce Cunningham bâtira son œuvre autour de quatre «événements» fondateurs :

1. La “structure rythmique” : les années 40

Depuis ses Solos avec le musicien John Cage, Merce Cunningham s’attache à la «  structure rythmique  » . La durée de séquences fixe le départ et la fin de “rencontres” entre la musique et la danse : «  D’embl é e, cette mani è re de travailler m’a donn é  un sentiment de libert é , me lib é rant du processus note  à  note auquel j’ é tais habitu é . J’avais une notion tr è s claire du caract è re distinct et interd é pendant de la danse et de la musique  » confie-t-il en 1994.

2. Les “procédés aléatoires” : les années 50 à 60

Cunningham cherche ensuite, autour de méthodes de phrases dansées, à établir leurs enchaînements en y impliquant le hasard : « Cela conduit vers de nouvelles découvertes sur les transitions entre les mouvements, d’une manière qui dépasse presque toujours l’imagination. Je continue de chorégraphier avec des procédés aléatoires, trouvant pour chaque danse de nouvelles manières de l’approcher ( Crises,  1960). »  Robert Rauschenberg, designer, imagine alors les costumes de la compagnie, qui s’est créée dès 1953.

3. L’espace et la caméra : les années 70 à 80

Avec la complicité du caméraman Charles Atlas, Cunningham montre la danse comme il est impossible de la voir sur scène, révélant à l’œil des détails qui n’apparaissent pas dans le cadre de la salle de spectacle : «  L’espace de la cam é ra pr é sente un d é fi. Il est possible de passer “cut”  à  une seconde cam é ra et, en changeant la taille du danseur, on joue sur le temps et le rythme.  » Démonstrations à l’appui, avec Robert Kovich, magistral dans le ballet Torse,  en 1976, ou le magnifique Beach Birds for Camera,  en 1992.

4. Informatique et mémoire : les années 90 à 09

Le logiciel LifeForms, réalisé par les départements Danse et Sciences de la Simon Fraser University, qui mémorise des exercices, va permettre à Cunningham de croiser les outils et les principes de recherche. «  Mon int é r ê t principal r é side toujours dans l’inconnu  »  :  il utilise alors le personnage animé Sequence Editor, afin d’expérimenter toutes les combinaisons du mouvement.

Il peut ainsi désormais :

  • Mémoriser virtuellement des phrases dansées et les reproduire sur scène ;
  • Étudier les points de vue sous tous les angles, y compris aérien ;
  • Modifier le tempo «  pour voir au ralenti comment le corps passe d’une forme  à  l’autre.  É videmment certaines transitions sont irr é alisables pour le corps humain. Je d é couvre encore la possibilit é  de nouvelles voies  » .

Inspiré de ce programme est né l’excellentissime Biped,  en 1999 (voir photo) .

Cunninghmam, magicien du réel

Danser Cunningham est d’une rare exigence : tension maintenue des équilibres, multiplication et répétitions des phrases d’articulations, etc. Son Event  présenté au festival du Val-de-Marne, au printemps 2009, pourrait ainsi sembler donner à voir une déclinaison de la mécanique humaine, au-delà même de l’extraordinaire performance des danseurs et des limites explorées. Illusion.

Transformation, agrégation de composants premiers, lignes de forces, physique quantique où les micro-éléments se croisent, etc. Les métaphores spatio-temporelles sont applicables, quand, s’appuyant sur ces contraintes, Cunningham analyse sans relâche la matière en mouvement ( Sounddance , 1975, Ocean , 1994). Magicien du réel, pour qui les nombres et le hasard sont convoqués au cœur de sa recherche…

Nearly 90 ² , son ultime création, présentée en décembre 2009 au Théâtre de la Ville pour ses 90 ans, n’aura pas vu son auteur. Curieuse coïncidence, où la pièce rend ce lumineux hommage à la vie, du fourmillement originel à cet envol au-delà du temps au noir final avant le rideau.

«  A part of possibilities how to move.  » Voilà comment le chorégraphe a défini sa recherche. Une tâche colossale, quand on y pense, qui peut mener à l’infini. La Merce Cunningham Dance Compagny aura su transmettre son immense répertoire. Avec la même intensité.

Voir aussi :

Merce Cunnigham (1919-2009) : La danse en héritage

Un film de Marie-Hélène Rebois

Arte, 14 novembre 2012

http://www.arte.tv/fr/programmes-a-la-semaine/244,broadcastingNum=1389930,day=5,week=46,year=2012.htm l

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