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CLARA DOMINGUES

Publié dans : Les articles Politique Société & Médias de Clara Domingues

Egalité des sexes : qu'en pensent les hommes progressistes ?

De la Renaissance à la Révolution, des centaines d'ouvrages ont paru en Europe pour défendre ou contredire l'égalité des sexes.

Des femmes, mais aussi des hommes ont pris la plume pour déconstruire les idées reçues sur les différences prétendument naturelles entre les sexes et parvenir à un changement législatif qui ferait des femmes des êtres humains à part entière. De manière tout à fait arbitraire, nous avons choisi de parcourir trois ouvrages : De l’assujettissement des femmes, de John Stuart Mill (Angleterre, 1869), L’origine de la famille, de la propriété privée et de l’Etat, de Friedrich Engels (Allemagne, 1884) ; et La femme et le socialisme, d’Auguste Bebel (Allemagne, 1891). Nés dans des pays et des époques différentes, ces hommes se rejoignent souvent sur l’analyse de la subordination dans laquelle les sociétés maintiennent les femmes, notamment par le mariage, dans la remise en cause de l’existence d’une nature féminine et dans la volonté de participer à une société nouvelle qui reconnaîtrait aux femmes la liberté et l’égalité.

« L’épouse est réellement l’esclave de son mari » (Stuart Mill)

Le mariage, destin inéluctable des femmes jusqu’à une époque récente, est décrit par Stuart Mill comme un esclavage, la femme jurant « à l’autel une obéissance toute la vie à son mari », et y étant « tenue par la loi ». « La femme ne peut rien faire que par la permission au moins tacite de son mari. Elle ne peut acquérir de bien que pour lui ; dès l'instant qu’une propriété est à elle, fût-ce par héritage, elle est, ipso facto, à lui. […] Le mari absorbe tout, les droits, les propriétés, la liberté de sa femme. Le mari et la femme ne font qu’une personne légale ; ce qui veut dire que tout ce qui est à elle est à lui, mais non la réciproque, tout ce qui est à lui est à elle. […] Le mariage est la seule servitude réelle reconnue par nos lois. » Un siècle plus tard, Bebel n’en dira pas moins de ce contrat où « l’une des parties devient l’esclave de l’autre et est contrainte, par devoir conjugal, de se soumettre à ses baisers, à ses caresses les plus intimes, qu’elle a peut-être plus en horreur que ses injures et ses mauvais traitements. » Quant à Engels, il assimile la femme au prolétaire et l’homme au bourgeois, et dénonce « l’esclavage domestique, avoué ou voilé, de la femme » au sein de ce qu’il appelle la « famille conjugale moderne ».

Le divorce : « un bienfait pour la société » (Engels)

L’égalité des droits et l’indépendance économique des femmes mettraient un terme à cette « prépondérance de l’homme » et à « l’indissolubilité du mariage ». Les femmes ne seraient plus contraintes de passer toute leur vie avec le même homme et seraient sexuellement libres. En effet, dans la société imaginée par Engels, « l’entretien et l’éducation des enfants deviennent une affaire publique ; la société prend également soin de tous les enfants, qu’ils soient légitimes ou naturels. Du même coup, disparaît l’inquiétude des « suites », cause sociale essentielle - tant morale qu’économique - qui empêche une jeune fille de se donner sans réserve à celui qu’elle aime. Et n’est-ce pas une raison suffisante pour que s’établisse peu à peu une plus grande liberté dans les relations sexuelles, et que se forme en même temps une opinion publique moins intransigeante quant à l’honneur des vierges et au déshonneur des femmes ? »

« La femme, dans le long cours de l’histoire, n’est que rarement arrivée à la conscience nette de sa servitude » (Bebel)

Si Engels explique l’asservissement des femmes par des raisons économiques, Stuart Mill et Bebel prennent en compte la construction sociale des filles élevées, quel que soit leur milieu, pour accepter la servitude. « Les hommes ne se contentent pas de l’obéissance des femmes, ils s’arrogent un droit sur leurs sentiments. Tous, à l’exception des plus brutaux, veulent avoir, dans la femme qui leur est le plus étroitement unie, non seulement une esclave, mais une favorite. En conséquence ils ne négligent rien pour asservir leur esprit. […] Aussi ont-ils tourné au profit de leur dessein toute la force de l'éducation. Toutes les femmes sont élevées dès l'enfance dans la croyance que l’idéal de leur caractère est tout le contraire de celui de l’homme ; elles sont dressées à ne pas vouloir par elles-mêmes, à ne pas se conduire d’après leur volonté, mais à se soumettre et à céder à la volonté d’autrui. » (Stuart Mill) Plus tard, Bebel poursuivra la même idée : « Un esclavage qui dure des centaines de générations finit par devenir une habitude. L’hérédité, l’éducation, le font apparaître aux deux parties intéressées comme naturel. C’est ainsi que la femme en est arrivée à envisager son état d’infériorité comme chose allant si bien de soi, qu’il n’en coûte pas peu de peine de lui démontrer combien sa situation est indigne d’elle, et qu’elle doit viser à devenir dans la société un membre ayant les mêmes droits que l’homme, et son égal sous tous les rapports. »

« Ce qu’on appelle aujourd’hui la nature de la femme est un produit éminemment artificiel » (Stuart Mill)

A ce point de la réflexion, Stuart Mill et Bebel font figure de précurseurs en mettant en doute l’existence d’une nature féminine explicative de différences entre les sexes et de leurs rôles dans la famille et la société. « On ne peut pas savoir aujourd’hui ce qu'il y a de naturel ou d’artificiel dans les différences mentales actuelles qui subsistent entre les hommes et les femmes ; s’il y en a réellement une qui soit naturelle, ou quel caractère naturel se révélerait par la suppression de toutes les causes artificielles de différence. » (Stuart Mill) Bebel va plus loin en rendant caduque l’existence de cette nature : « Invoquer la vocation naturelle de la femme à n’être qu’une ménagère ou une éleveuse d’enfants a juste aussi peu de sens que prétendre qu’il devra éternellement y avoir des rois parce qu’il y en a toujours eu partout, depuis que nous avons une histoire » ; et face à ceux qui persistent dans leurs arguments naturalistes, il promeut l’éducation et le développement physiques des femmes qui leur permettraient, dans bien des occasions, de se protéger.

Les droits des femmes, un progrès pour l’humanité

Aux personnes qui se demanderaient encore ce qu’elles ont à gagner à l’émancipation des femmes, en quoi elles s’y trouveraient mieux, Stuart Mill répond en deux points.

1. Le progrès de l’homme : un garçon élevé dans l’idée de sa supériorité naturelle développe des « penchants égoïstes, le culte de soi-même, l’injuste préférence de soi-même ». Ce sentiment de supériorité, surtout chez un garçon qui, « sans mérite aucun, sans avoir rien fait par lui-même, fût-il le plus frivole et le plus bête des hommes, est par sa seule naissance supérieur de droit à toute une moitié du genre humain sans exception », est source de corruption.

2. Le progrès de l’humanité : « Le second bienfait, qu’on peut attendre de la liberté qu’on donnera aux femmes d’user de leurs facultés, en les laissant choisir librement la manière de les employer, en leur ouvrant le même champ d’occupation, et leur proposant les mêmes prix et les mêmes encouragements qu’aux hommes, serait de doubler la somme des facultés intellectuelles que l’humanité aurait à son service. »

Pour Engels, ce progrès se traduit aussi par la formation d’une autre humanité, libre et égalitaire : « quand aura grandi une génération nouvelle : génération d’hommes qui, jamais de leur vie, n’auront été à même d’acheter par de l’argent ou par d’autres moyens de puissance sociale l’abandon d’une femme ; génération de femmes qui jamais n’auront été à même de se donner à un homme pour quelque autre motif que l’amour véritable, ou de se refuser à celui qu’elles aiment par crainte des suites économiques de cet abandon. Quand ces gens-là existeront, du diable s'ils se soucieront de ce qu’on pense aujourd’hui qu’ils devraient faire ; ils se forgeront à eux-mêmes leur propre pratique et créeront l’opinion publique adéquate selon laquelle ils jugeront le comportement de chacun - un point, c’est tout. »

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