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CLAUDE BIAO

Publié dans : Les articles Politique Société & Médias de Claude BIAO

Internet conspire-t-il contre la souveraineté des Etats?

Internet est certainement le gage d'une société plus libre, mais à quel prix? D'une face de la médaille à son revers, il n'y a souvent qu'un pas.

Le gouvernement du monde est rendu de plus en plus difficile par l’intervention de nouveaux acteurs et facteurs qui influencent plus ou moins les environnements internes aux pays et internationaux contemporains. Au nombre de ces acteurs, internet. Quelle place reste à l’État traditionnel, territoire-population-pouvoir devant la montée en force du web et l’effacement progressif des frontières qui lui est subséquent ?

L’État et le traditionnel modèle : Territoire-Population-Pouvoir politique… et souveraineté

Il est important de faire un retour sur la notion d’État. L’on connaît le traditionnel modèle né et renforcé au fil du temps depuis la paix de Westphalie (1648). L’État moderne post-westphalien est donc un territoire délimité, habité par une population sur lequel s’exerce l’autorité d’un pouvoir politique. Les implications de cette définition vont du monopole de la puissance légitime de l’autorité politique, au pouvoir de régulation qu’elle a sur chacun de ses citoyens à titre personnel, autant que pris dans leur ensemble.

Une autre caractéristique importante de ce modèle de l’État contemporain est la souveraineté, en vertu de laquelle l’État ne reconnaît aucune entité qui lui soit supérieur ou qui lui impose sa volonté. Ce terme complexe revêt une double lecture, interne et externe. À l’interne, elle implique le monopole de la puissance légitime que l’État est susceptible d’exercer à la fois sur ses citoyens propres, que sur les étrangers transitant ou vivant sur son territoire. Cela correspond à la souveraineté territoriale. Au plan externe, elle suppose que l’État reste dans le principe, l’égal des autres États et qu’aucune entité ne lui étant supérieure, il ne s’oblige que par des engagements volontaires qui prennent notamment la forme de conventions internationales. Toutefois, l’exercice de leur contrôle souverain sur leurs ressortissants est rendu quelque peu difficile aux État contemporains, dus à la nature même et à la configuration de l’outil internet.

« Le web n’a pas de frontière » ou le premier échec d’un contrôle étatique d’Internet

Ainsi que le constate Sir Tim Berners-Lee, l’inventeur du World Wide Web, « le web tend naturellement vers une plus grande ouverture, et il facilite cette ouverture tout en entravant une idée de fermeture. » (La révolution virtuelle, ennemi d’État, documentaire, Francis Hanly). L’une des caractéristiques qui compliquent le contrôle de la toile par quelque entité étatique est évidemment, son caractère transfrontalier. En tant que moyen de communication il est le premier outil sur lequel les frontières n’ont quasiment pas d’influence. Le cachet de poste et l’indicatif téléphonique trouvent à peine leur équivalent dans l’adresse IP des différents serveurs répandus sur la planète ; et c’est sans compter avec les nombreux « hide-IP » qui pullulent sur la toile et le fameux « Thor Project » dont les ambitions de réduction de la traçabilité des transactions sur internet sont à peine voilées. Sur le principe, l’on pourrait conclure joyeusement que le monde n’a jamais aspiré à autant les portes de la liberté des personnes et des peuples qu’à l’ère numérique. Mais que reste-t-il alors du contrôle de l’État.

Un élément qu’il est important de rappeler avant d’analyser le possible contrôle de l’État sur l’aire de la toile est que ce contrôle n’a pas qu’une visée restrictive des libertés. Il est très facile en effet d’attribuer aux organismes de contrôle étatique les traits du gant de fer sensé maintenir les citoyens sous son œil dominant et méfiant. Mais le Léviathan de Hobbes ne fait pas que dominer, il protège aussi. Il a cette double fonction de protéger les intérêts de chacun de ses citoyens et d’assurer leur bien-être à tous. C’est la seule raison qui devrait légitimer l’existence d’un pouvoir au-dessus des rapports brut de force entre les individus. Seulement, le phénomène et la structure d’internet rend cette tâche de protection ardue. Bien entendu, la face obscure de la censure trouve ainsi son meilleur adversaire, les exemples foisonnent en la matière. Toutefois, le revers de la médaille reste qu’il n’est pas aisé de protéger les citoyens internautes. Et cela crée de nombreux risques à la fois pour les États que pour leurs peuples.

De grandes portes ouvertes et de nombreux risques nouveaux

Les révolutions arabes de ces dernières années et le rôle prépondérant qu’ont joué les réseaux sociaux – twitter et facebook notamment – ont démontré la grande puissance du web. Pour la première fois dans l’histoire, des peuples pouvaient s’exprimer en dehors des canaux « traditionnels » (presse) qui ont plusieurs fois démontré qu’ils pouvaient avoir une couleur politique ! Des rassemblements ont été organisés, programmés depuis ces réseaux sociaux. Des citoyens ont filmé puis posté librement les vidéos de leur engagement, des témoignages de la violence de leurs États… réveillant autour de leur cause un sursaut planétaire. Il est évident que le bras de la censure serait passé par là en d’autres temps. Ce potentiel révélé et largement utilisé aujourd’hui est à la fois une vitrine sûre de la situation des populations à la base, mais aussi un facteur potentiel de déstabilisation des gouvernements. En effet il n’était pas à exclure, comme l’actualité le prouve, que des groupes mal intentionnés utilisent eux aussi la place publique que constitue la toile. La propagande extrémiste a explosé sur la toile au fur et à mesure que ces groupes découvraient l’utilité de celle-ci. Cela modifie en profondeur les nouveaux rapports de force qui se créent.

Selon une étude de l’Open University, 25% de la population mondiale était déjà en ligne en 2012. Ce nombre ne cesse de s’accroître. Quels seront dès lors, les nouveaux paramètres des attributs de l’État tels que les frontières, la souveraineté ? Sous quels nouveaux traits découvrirons-nous la guerre ? Internet est certainement le gage d’une société plus pacifique, plus libre, mais d’une face de la médaille à son revers, il n’y a souvent qu’un pas.

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