Harcèlement moral au travail : le déni nuit à la victime

Le déni est un mécanisme psychologique qui favorise l'installation et le maintien du harcèlement moral sur le lieu du travail.
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Le harcèlement moral au travail est rarement décrit comme phénomène de groupe. Cette absence de représentation de l'implication du groupe s'appuie sur le processus psychologique du déni et des formes qu'il peut prendre.

Le déni ou le refus de la perception

Le déni est un mécanisme psychologique mis en place pour éviter de faire face à une réalité extérieure vécue comme traumatisante. La personne perçoit la réalité mais la rejette inconsciemment et devient incapable d'en tirer une signification. Face à la situation de destruction psychique d'une personne que constitue le harcèlement moral, le psychisme met en place différentes manières de nier cette réalité. Le déni est une façon de se préserver sur le plan psychologique, en raison de la charge dramatique et émotive que la situation implique. Le déni protège la personne de la prise de conscience de ce qui est en train d'arriver ou de ce qui pourrait arriver. La personne peut alors banaliser les violences et les souffrances constatées. Anne Bilheran décrit quatre types de déni : le déni idéaliste, le déni égoïste, le déni méfiant et le déni collectif.

Le déni idéaliste

Il repose sur l’idée que le monde ne peut pas être mauvais et que tout se terminera bien et finira par s'arranger. Il montre le besoin de se protéger des désillusions et de l’angoisse face à un monde chaotique ou l’horreur existe. L'existence du harcèlement moral dérange cette idée en montrant que les relations humaines sont sources de danger. Danger pouvant aller jusqu'à la mort, puisque le suicide est une des formes de résolution du harcèlement. L'idée que le monde du travail est un lieu de réalisation de soi, de bien-être participe de cette logique et explique aussi la difficulté d'aborder de front les problématiques de harcèlement moral au travail et de risques psychosociaux.

Le déni égoïste

Il consiste à s’intéresser à son propre sort et à se dire que tout va bien pour soi. Le harcèlement, le malheur, n’arriverait qu’aux autres. La personne victime de déni égoïste se conforte dans une position valorisante qui consiste à se dire "moi je suis tellement compétent, qualifié, j’ai une telle valeur pour l’entreprise que cela ne saurait m’arriver" ou encore," j'ai le bon sexe, la bonne couleur de peau, la bonne orientation sexuelle, la bonne formation, le bon statut,.. je suis donc protégé". C’est une mesure de défense contre le harcèlement qui frappe en priorité les personnes perçues comme différentes et à "forte personnalité".

Le déni méfiant

Il est lié au déni égoïste. Puisque rien ne lui arrive à lui qui est si bien, cela veut dire que si cela arrive aux autres, c’est qu’ils l’ont cherché. Le déni méfiant postule que le harcelé a dû faire quelque chose pour être harcelé. Ceci permet de se protéger de l’hypothèse que le harcèlement puisse lui arriver. Puisque, bien entendu, il est différent du harcelé et ne ferait rien pour "provoquer" le harcèlement. Le déni méfiant va donc consister à rechercher ce que le harcelé a bien pu faire pour être harcelé.

Le déni collectif

Il véhicule l’idée que le critère de la vérité, c’est le critère de la majorité. Les valeurs d’une foule seraient plus vraies que celles partagées par une minorité. Ce qui est très critiquable dans le domaine de l’action et peu conforme à la réalité. La présence du harcèlement montre le fonctionnement d’un groupe où les décisions ne sont pas les plus justes puisqu’elles permettent l’existence et le développement de ce harcèlement. C'est un moyen collectif de s’acheter une bonne conscience et de s'installer dans une passivité collective complice. Passivité qui renforce la souffrance de la victime quand elle comprend que sa destruction psychique est préférée à la remise en cause du fonctionnement du groupe et à l'effort d'une intervention.

Alors que la complicité part de l'idée que le complice est conscient du mal sans pour autant réagir, le mécanisme du déni, s'appuie sur un fonctionnement psychologique dont les personnes n'ont pas toujours conscience et dont la personne harcelée elle-même peut être victime.

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Pour aller plus loin :

Anne Bilheran - Le harcèlement moral - Armand Colin - 2006

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