Le harcèlement moral est un risque psychosocial lié au travail

Le harcèlement moral est un phénomène de groupe. Il nécessite un contexte et s'installe grâce à différentes formes de complicité au sein de l'entreprise.
22

Généralement dans les accusations de harcèlement, une victime de harcèlement désigne un agresseur qui la harcèle. Souvent, elle décrit l'absence de réactions aux injustices qu'elles subies comme étant compréhensible ; ses collègues de travail devant se protéger et protéger leur emploi par exemple. Cette perspective ne permet ni de comprendre la genèse du phénomène, ni de questionner l'organisation du travail pour prévenir le harcèlement moral et aider à sa résolution.

Le groupe comme acteur du harcèlement moral

Le mobbing : décrit dès les années 80 par Heinz Leymann à partir de l'observation des situations de travail incluait d'emblée cette notion de groupe ; "mob" signifiant foule hostile en anglais. Le mobbing part d'un conflit, à partir duquel la personne est systématiquement et de façon répétitive agressée par le groupe qui cherche à l'exclure. Pour lui le harcèlement peut clairement être réalisé activement par une ou plusieurs personnes.

Le groupe comme témoin

Dans son ouvrage, "Le harcèlement moral" Arianne Bilheran avance l'idée que le harcèlement ne peut se mettre en place que dans des contextes qui le favorisent. En effet, les réactions du groupe sont importantes pour le harceleur. Elles condamnent ou soutiennent socialement la victime. Pour Arianne Bilheran, la neutralité n'existe pas, elle masque la complicité face au harcèlement.

La complicité face au harcèlement

Si le harcèlement existe, c’est que l’environnement tire profit du harcèlement. Cette complicité se traduit par une participation plus ou moins active. Selon l'auteure, cette complicité se base sur différents mécanismes : le sadisme latent des témoins, la réceptivité aux discours et aux comportements du harceleur, le souci des témoins de préserver leurs intérêts au détriment du harcelé. Enfin, elle s'appuie souvent sur la méconnaissance de la responsabilité pénale des témoins.

Le sadisme latent

Dans ces situations, les témoins prennent plaisir à voir une personne se faire humilier et souffrir. Ce sadisme latent peut être mêlé de peur. Il peut déboucher sur une participation active, par exemple lors des situations de bizutages. Parfois, une ancienne victime laisse sa place à un nouveau venu. Elle ne réagit pas, soulagée de ne plus être le centre du harcèlement qu'elle reproduit sur la nouvelle personne. Ces fonctionnements sont bien sûr plus complexes que cette présentation réductrice et dépendent de l'histoire individuelle.

La réceptivité à la manipulation

Dans ces cas, le groupe accepte les discours et les comportements manipulateurs du harceleur sans les remettre en cause. Le harceleur adopte différentes stratégies de manipulation. Il peut se poser en victime du harcelé pour susciter la compréhension et la sympathie de l'entourage. Il adopte une posture de séduction vis-à-vis des membres du groupe, flatte leur égo, divise le groupe pour mieux régner, etc.

La complicité par corruption et par peur

Dans ces situations, les intérêts des témoins sont posés comme supérieurs à ce qui se déroule. L'intérêt de garder son poste, d'obéir aux ordres, par exemple, sont présentés comme supérieurs au respect de la dignité de la personne harcelée. La peur de l'autorité et de ce qui pourrait arriver en cas de réaction et le désir de tranquillité, ressortissent de cette stratégie.

Parfois cette complicité se fait par des arrangements avec la justice et la légalité. Le harceleur va octroyer des faveurs pour s'attirer les bonnes grâces des témoins. Cela peut aller de "simples faveurs" : horaires allégés, primes, jusqu'à des détournements de fonds. Il existe parfois un véritable système de corruption qui maintient les témoins corrompus sous la coupe du harceleur : pots de vin, vol et distribution de matériels, etc.

La méconnaissance de la responsabilité pénale

La plupart des témoins ne connaissent pas leur responsabilité pénale. Selon l' article 223-3 du Code Pénal "le délaissement, en un lieu quelconque, d'une personne qui n'est pas en mesure de se protéger en raison de son âge ou de son état physique ou psychique est puni de cinq ans d'emprisonnement et de 75000 euros d'amende." S'il y a reconnaissance du harcèlement moral et manifestation de ses conséquences : suicides, invalidité psychique, etc, le risque existe pour les témoins "neutres" de devoir rendre des comptes à la justice. Encore faut-il que les victimes en aient aussi conscience, le réclament ou soient tout simplement encore en mesure de le faire.

L'occultation de la complicité des témoins

Le harcèlement moral est condamné par le droit du travail . Mais face aux discours et aux plaintes sur le harcèlement moral qui gomment l'engagement des témoins dans le processus, seul le droit pénal rappelle que ne pas agir est un acte. Le délaissement peut être sanctionné. Il réaffirme la responsabilité psychosociale d'assistance aux personnes fragilisées.

Dans le cadre de la prévention des risques psychosociaux au travail : l'analyse de la complicité fournit des leviers d'actions pour prévenir les risques psychosociaux et le harcèlement moral dans le travail. Elle intéresse le travailleur et le management qui cherchent à prévenir le harcèlement.

L'escamotage du rôle des témoins dans la présentation du harcèlement moral et des autres risques psychosociaux permet de s'interroger sur les mécanismes psychologiques qui le rendent possible et sur ce qu'ils révèlent de la vision du travail.

Sur le même sujet