Alphonse Bertillon et la naissance de la police scientifique

A la fin du XIXe, le fonctionnaire a imaginé un système permettant de confondre plus aisément les récidivistes. Et fit entrer la science dans la police.

"Dans l'algèbre comme dans la police, il faut identifier X" (André Frédérique). Le poète, fils de commissaire, associe dans cette phrase humoristique deux choses qui, pendant longtemps, n'allaient pas de paire. Et pourtant ! L'utilisation de la science au service des enquêteurs a marqué un tournant dans la résolution d'enquêtes. Un virage amorcé à la fin du XIXe siècle par Alphonse Bertillon. Explications.

La création du bertillonnage

En 1879, Alphonse Bertillon est commis aux écritures de la préfecture de Police de Paris. Chargé de la copie et du classement des fiches descriptives des criminels, l'homme, plutôt tatillon, constate l'efficacité plutôt limitée des signalements. A l'exception des criminels porteurs de caractéristiques (très) particulières - comme un tatouage, une cicatrice ou un grain de beauté remarquable-, les autres ne sont décrits que sommairement (corpulence, couleur de cheveux, etc.)… et de manière très subjective.

Fils de médecin-statisticien et frère de statisticien, Alphonse Bertillon imagine la mise en place de fiches classées selon des mesures très précises. Car une fois la croissance achevée, certaines mesures osseuses (taille, longueur de la tête, des pieds, etc.) ne changent plus. En multipliant la collecte de mensurations – au nombre de neuf à l’origine-, il y a très peu de chances que deux personnes présentent exactement les mêmes mesures pour chacun des paramètres.

La première élimination se base sur la taille du criminel. Puis vient la longueur de la tête, puis celle des pieds, et ainsi de suite jusqu'à ce qu'il ne reste plus qu'un suspect (si toutefois ses mesures anthropométriques ont déjà été répertoriées par la police). Rangées par ordre croissant de mesures, les fiches permettent, plus facilement que l'ancien système très laborieux, de mettre la main sur les récidivistes.

L'efficacité du système Bertillon

Ernest Camescasse, préfet de police, est d'abord sceptique sur ce nouveau système, appelé bertillonnage. Mais le haut-fonctionnaire doit rapidement se rendre à l'évidence. En 1882, le système Bertillon montre son efficacité : il permet d'appréhender un voleur récidiviste. La même année, Alphonse Bertillon est nommé chef du service de photographie de la préfecture de police et perfectionne son système.

Chaque fiche contient désormais quatre parties différentes :

  • l'anthropométrie avec maintenant 14 mesures
  • le signalement descriptif ou portrait parlé : il s'agit d'une description très précise du corps et du visage mais aussi des traits de personnalité
  • les photographies: l'une de face, l'autre de profil (appelées mugshot aux Etats-Unis)
  • les signes particuliers

Cherchant toujours à améliorer sa technique, Bertillon met aussi en place les photographies de scènes du crime, de cadavres ainsi que les photographies métriques de lieux permettant d'en conserver précisément les dimensions ainsi que la place de chaque objet. Une grande avancée pour la criminologie qui rend très rapidement Bertillon célèbre. Grâce à ses articles, il acquiert au milieu des années 1890 une notoriété internationale.

Les erreurs de Bertillon

Fort de sa célébrité, Bertillon est appelé à intervenir dans le procès d'Albert Dreyfus, en 1894. Pourtant en aucun cas expert en graphologie, il est interrogé sur le "bordereau de la trahison" compromettant l'officier français. Bertillon était-il intimement convaincu de la culpabilité de Dreyfus ou soumis à la pression de l'armée? Toujours est-il qu'il déclare que Dreyfus a lui-même falsifié son écriture pour leurrer la justice.

Une thèse par la suite infirmée et qui manque de peu d'aboutir à la radiation de Bertillon de la préfecture de police. En disgrâce, l'homme, qui espérait le regroupement de toutes les activités scientifiques au sein d'un même pôle et pourtant soutenu par le préfet Lépine, voit le service graphique regroupé avec la toxicologie. Qu'à ne cela tienne, Edouard Locard, fidèle de Bertillon, crée un pôle de police scientifique à Lyon en 1910.

Une autre chose pouvant, rétrospectivement, être vue comme une erreur de Bertillon est son renâclement à l'utilisation, massive et systématique, des empreintes digitales. Pourtant, grâce à ces dernières, Bertillon, qui n'est pas l'inventeur du procédé, permet de confondre en 1902 Henri-Léon Shaeffer, dans l'assassinat d'un de ses domestiques. Pourtant Bertillon, dubitatif quant à l'efficacité du système, fera tout pour retarder sa mise en place

L'héritage de Bertillon

Utilisé jusque les années 70 en France, le bertillonnage a été délaissé au profit des empreintes digitales, puis, plus tard, génétiques. Car les mesures anthropométriques ne sont pas aussi fiables qu'il y paraît. La cause? La variabilité liée aux manipulations humaines (deux techniciens même très compétents, ne prennent pas forcément les mensurations de la même manière) et au calibrage des outils. Sans oublier le caractère très laborieux de la prise de mesures.

A sa mort en gévrier 1914, Bertillon n'imaginait peut-être pas ce qu'il laissait en héritage, comme le mugshot ou les descriptions de signes particuliers, encore utilisés aujourd'hui. Et malgré ses erreurs, Bertillon a introduit, comme aucun autre, une rigueur dans la gestion de profils criminels, pensant par exemple à établir une palette pour décrire au mieux la couleur des yeux.

Force est de constater aussi que l'anthropométrie est à l'origine de dérives, avec le fichage systématique, dès les années 1890, des anarchistes et ou des personnes jugées subversives. Sans oublier la mise en place, dès 1912, du carnet anthropométrique obligatoire pour les Tsiganes.

Sources :

Les grandes affaires criminelles , Larousse, collection les Documents de l'Histoire

Alphonse Bertillon, biography , National Library of Medicine

Alphonse Bertillon et l'identification des personnes , exposition de criminocorpus

Alphonse Bertillon , Wikipedia

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