Biocarburants : les espoirs déçus du jatropha

Cet arbuste s'annonçait comme un agrocarburant hors pair et promettait des revenus pour les pays du Sud. Un point de vue aujourd'hui contesté.
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Pétrole ou nourriture ? Voilà en quelque sorte le dilemme auquel sont confrontés les pays en développement. Toutes les cultures présentées comme alternative au pétrole - dont les ressources ne sont pas inépuisables - voient leur prix monter et offrent des possibilités de revenus importants. Parallèlement, la sécurité alimentaire semble de plus en plus précaire sous la pression démographique mondiale. Le jatropha promettait de concilier ces deux aspects, pour produire un biocarburant qui ne gâcherait pas des terres cultivables. Et pourtant...

Le jatropha, caractéristiques et origines

Arbuste originaire d'Amérique Centrale et du Sud mais retrouvé sur tous les continents dès le XIXe siècle, Jatropha curcas , avec ses petites fleurs rouges, peut atteindre dix mètres. Paradoxalement, sa toxicité et son odeur nauséabonde ont fait sa (bonne) réputation: intégré à des haies entourant les champs, il repousse le bétail pour éviter qu'il ne ravage les cultures.

Les extraits de jatropha peuvent également être utilisés pour lutter contre l'invasion des limaces et escargots ou encore pour fertiliser les sols par production d'humus. Réputé pour se développer sans grande quantité d'eau et sans apport massif de minéraux, connu pour résister aux fortes pluies, l'arbuste d'Amérique peut s'épanouir sur des sols semi-arides, dans des conditions climatiques difficiles.

Et surtout, les graines portées par ses branches sont emplies d'une huile, utilisée notamment pour la fabrication artisanale de bougies et savons, qui présente des propriétés proches de celles du gazole. D'où l'idée d'extraire cette huile pour produire de l'agrocarburant. Une aubaine, qui promettait de faire taire les principales critiques dont font l'objet de telles sources d’énergie alternatives au pétrole.

Le jatropha, nouvel "or vert" pour un nouveau biocarburant ?

Poussant sur des sols arides, peu fertiles, le jatropha non comestible n'entre pas en compétition avec les cultures vivrières, évitant ainsi d'occuper des surfaces de terres originellement destinées à l'alimentation. Ensuite, alors que l'exploitation de l'huile de palme participe activement à la déforestation en Asie, Jatropha curcas protège au contraire contre l'érosion des sols.

De plus, ce nouvel "or vert" semblait représenter une opportunité indéniable pour les pays où l'agriculture reste une activité majoritaire et où sont laissées vacantes de nombreuses terres inadaptées à la culture. Le jatropha a, à la faveur des espoirs que portaient les biocarburants, connu une expansion très rapide et a amené des investissements massifs dans des pays, notamment parmi les plus producteurs (Indonésie, Brésil, Ghana, Madagascar).

Des attentes concrétisées en décembre 2008 par le vol d'un Boeing 747 dont les réservoirs avaient été remplis en proportions égales de kérosène et d'huile de jatropha. L'avion de la compagnie Air New Zealand a effectué son trajet de deux heures sans rencontrer de difficultés.

Selon les chiffres de l'Organisation de l'Agriculture et de l'Alimentation (FAO, Food and Agriculture Organization) 900 000 hectares de l'arbuste étaient cultivés en 2008. L'organisation onusienne tablait en juillet 2010 sur une multiplication par 13 des terres dédiées à la culture du jatropha. Ces prévisions optimistes se réaliseront-elles malgré les réserves émises sur la culture de l’arbuste toxique, après vérification sur le terrain?

Les déconvenues du jatropha, les espoirs déçus de l'or vert

Les cultivateurs de jatropha doivent faire face à de nombreuses déconvenues. Bien loin des deux à trois tonnes d'huile de jatropha promises par hectare, ils n'en récoltent généralement que le quart. La faible variabilité génétique de l'arbuste le rend très vulnérable aux maladies et parasites. Mais surtout, les quantités nécessaires d'eau et sels minéraux se révèlent bien plus importantes que ce qui avait été annoncé.

"Comme n'importe quelle plante, le jatropha a besoin d'eau et de minéraux. Sur une terre aride, il survit mais il ne produit rien", explique, dans les colonnes du Monde daté du 6 mars 2011, Roland Pirot, agronome au Centre de Coopération Internationale en recherche agronomique pour le développement (Cirad). Ce qui a obligé à exploiter des terres plus fertiles, qui auraient pu être destinées à des cultures vivrières… De quoi alimenter à nouveau les diatribes à l’égard des agrocarburants.

En outre, la toxicité du jatropha entraîne des conséquences tant chez l'homme - nombre de cultivateurs ont souffert de problèmes dermatologiques, que chez la faune et la flore. En Inde, des troupeaux sont régulièrement empoisonnés par le jatropha. Des cas d'intoxications mortelles chez des oiseaux ont également été relevés. De plus, l’arbuste s'avère une plante invasive, ce qui a mené à son interdiction en Australie et en Afrique du Sud.

Les difficultés rencontrées sont-elles simplement "normales", inhérentes à un "secteur pionnier", comme l'explique Harry Stourton de Sun Biofuel dans les colonnes du Monde ? Ou alors faut-il favoriser plutôt l'utilisation du jatropha comme source d'énergie locale ou produit de base de l'artisanat ? La question reste pour le moment totalement ouverte.

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