Chlordécone: le pesticide fait encore des victimes

Ce biocide utilisé auparavant pour lutter contre le charançon du bananier persiste dans l'environnement et augmente le risque de cancer de la prostate.
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La France souffre régulièrement de scandales sanitaires. Hormones de croissance et maladie de Creutzfeldt Jakob ou sang contaminé constituent autant de catastrophes qui se poursuivent encore aujourd'hui dans les prétoires. Loin de se cantonner au seul champ médical, les drames sanitaires résultent parfois de l'activité industrielle et de la pollution qui en découle. Illustration.

Qu'est-ce que le chlordécone?

Comme l'explique un rapport du Programme des Nations unies pour l'environnement (PNUE), le chlordécone appartient à la famille des composés organochlorés, constitués à la fois d'atomes de carbone et de chlore. Vendu sous les noms commerciaux de Kepone aux États-Unis et Curlone en France, ce produit phytosanitaire a été utilisé dans l'agriculture pour ses propriétés insecticides, fongicides et acaricides.

La France l'a surtout employé pour lutter contre le charançon du bananier. Ce qui explique que les Français exposés résident pour la plupart dans les Antilles, dont l’économie repose en grande partie sur l’exportation de bananes. L'Institut de veille sanitaire (InVS) signale que l'usage de ce biocide a été limité dès 1969, en raison des risques potentiels pour la santé et de la grande rémanence - persistance - de ce pesticide dans l'environnement.

Toutefois, le chlordécone n'a été définitivement interdit aux Antilles qu'en 1993. Retrait assorti d'un délai dérogatoire de trois ans, en raison du passage de deux cyclones qui ont dévasté les îles ultramarines et fragilisé un peu plus leurs économies. Le Kepone avait été retiré du marché américain en 1976, l'interdiction française intervenant donc 20 ans plus tard...

Le chlordécone et le risque de cancer

En juin 2010, le Monde rapporte l'étude publiée dans le Journal of Clinical Oncology qui met en lien l'exposition au chlordécone et le risque accru de développer un cancer de la prostate. La structure du chlordécone, proche de celles des oestrogènes (hormones féminines) en fait un perturbateur endocrinien. Le cancer de la prostate représente ainsi près de 50% des cas de cancers en Martinique comme en Guadeloupe...

Malgré "le retard de prise de conscience et l’action", déploré par le professeur Dab qui a participé aux recherches, la campagne Karuprostate a été lancée. Les études, basées sur l’examen de plusieurs centaines d’hommes entre 2004 et 2007, rapportent que la probabilité de développer un cancer de la prostate augmente en fonction de l'exposition au chlordécone, quantifiée par les concentrations sanguines en pesticide. Les prédispositions génétiques peuvent favoriser la survenue de la maladie.

Plus surprenant, les hommes ayant résidé à l'étranger sont plus touchés que les autres. Ce phénomène s'explique sans doute par l'exposition à d'autres substances cancérigènes ainsi que par un changement des habitudes alimentaires. À ce sujet, l'exposition au chlordécone serait proportionnellement plus imputable à la consommation de nourriture qu'à la manipulation, par les ouvriers agricoles par exemple, du pesticide.

Persistant dans l'environnement, le chlordécone abîme aussi la flore et la faune

Bien qu'interdit, le chlordécone perdure dans l'environnement. Il appartient à la menaçante classe des polluants organiques persistants, caractérisés par leur rémanence dans l'environnement. Ainsi, molécule très stable et sans aucune substance naturelle capable d'accélérer sa disparition, le chlordécone présente une demi-vie (période nécessaire à la dégradation de la moitié de la quantité de pesticide) de six siècles... (chiffres du Monde ).

En raison de l'usage agricole du chlordécone, ce dernier a contaminé les sols et eaux de surface dans les Antilles françaises, selon le rapport du PNUE . À proximité des usines le produisant, l'air est également pollué. Présentant un fort caractère lipophile ("qui aime le gras", selon l'étymologie grecque), le pesticide s'accumule dans les organismes végétaux et animaux.

Ce phénomène, appelé bioaccumulation, conduit en outre à l'amplification des doses retrouvées au long de la chaîne alimentaire. L'homme, placé à son sommet, risque donc de voir les concentrations sanguines en chlordécone augmenter au fil des années en raison des aliments contaminés qu'il absorbe. Les risques de pathologies humaines associées à cette substance ne disparaîtront donc pas de sitôt.

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