"Faut être qui pour être bien vu?" La campagne choc des aveugles

Un calendrier d'images détournées dote personnalités politiques et sportives de cannes blanches et lunettes noires, pour alerter sur le sort des malvoyants
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La cécité peut toucher à tout âge et tout le monde. Cataracte, diabète mal soigné, glaucome ou encore dégénérescence maculaire liée à l'âge (DMLA)... Autant de désordres médicaux évoqués par l'Organisation Mondiale de la Santé (OMS) susceptibles d'aboutir à la cécité qui, sauf en cas de DMLA, peut souvent être évitée. Lorsqu'il est trop tard, les personnes mal ou non-voyantes font l'apprentissage douloureux d'une vie sans lumière, compliquée par des sociétés peu soucieuses du handicap. Contre lesquelles s'insurge une campagne choc.

Alerter l'opinion publique sur une "situation intolérable"

Quel point commun entre Nicolas Sarkozy, Dominique Strauss-Kahn, Ségolène Royal, Zinedine Zidane, Djamel Debbouze ou Gérard Depardieu? Ces personnages publics se côtoient au fil des pages du calendrier 2011 édité par la Fédération des aveugles et handicapés visuels de France (FAF). Quelle particularité ? Leurs photographies retouchées les a dotés de cannes blanches, affublés de lunettes noires ou accompagnés d'un chien guide d'aveugle.

Une campagne choc lancée le 24 janvier 2011, destinée à alerter l'opinion publique sur la "situation intolérable" des personnes souffrant d'un handicap visuel en France...et sans que les personnes dont l'image a été utilisée ne soient informées. "On l'a fait sans demander l'autorisation. Mais nous leur avons envoyé la semaine dernière un courrier, leur expliquant que si nous avions détourné leur image, le but n'était pas d'être offensant ou agressif" explique Farida Saïdi de la FAF, interrogée par France Info .

Cette campagne, au ton volontiers provocateur, interroge: "Faut être qui aujourd'hui pour être bien vu?". Vincent Michel, le président de la FAF reconnaît, dans les colonnes de 20 Minutes , avoir voulu "surprendre et choquer pour interpeller l'opinion" et se justifie: "Quand on fait un dossier complet et savamment organisé, on ne suscite aucun intérêt. Quand on joue la polémique, on parle de suite de nous. Les règles ont changé, on s'adapte".

Les chiffres de la cécité aujourd'hui en France

Le communiqué de la FAF lançant la campagne rappelle les statistiques du handicap visuel aujourd'hui en France. Un Français sur 1000 est aveugle, un sur 100 est malvoyant. Des chiffres appelés à s'amplifier dans les années à venir, qui rendent peu compte des difficultés quotidiennes rencontrées par les non et malvoyants.

"Les problèmes pour les déficients visuels n'ont pas changé, mais notre handicap passe toujours inaperçu. Nous ne voyons pas et vous ne nous voyez plus" explique Vincent Michel . Seuls 15% des lieux publics sont aujourd'hui accessibles à tous. Chaque geste de la vie quotidienne devient parcours du combattant.

Aucun dictionnaire récent en braille, four électronique digital, peu ou prou de signalisation sonore dans les rues… Difficultés auxquelles s'ajoutent le coût dispendieux des ordinateurs destinés aux déficients visuels et le fort taux de chômage - à hauteur de 40% - frappant les handicapés visuels. Tant d'exemples cités par le président de la FAF qui justifient selon lui la campagne polémique, bâtie avec l'agence de communication montpelliéraine Wonderful.

L'épineux problème du détournement d'images

Un véritable "coup de gueule" de la FAF, via l'image d'hommes et de femmes connus, et qui précise dans Le Figaro : " Notre but n'est pas de froisser ces personnes et nous sommes désolés si nous avons porté atteinte à leur intégrité physique. Mais à la limite, si l'une d'entre elles nous attaque, ça fera encore plus parler de nous et nous aurons atteint notre objectif." Une campagne qui relance, outre le débat sur la place du handicap dans la société, celui sur le détournement de l'image des acteurs publics.

Les nombreux commentaires, notamment ceux postés par les internautes, interrogent sur le droit d'utiliser l'image de personnes sans leur autorisation. Le procédé n'est pas nouveau. Le détournement de photographies à des fins commerciales avait été clairement condamné en 2008: la compagnie aérienne low cost Ryanair avait ainsi versé 60 000 euros au couple présidentiel pour avoir utilisé leur image sans autorisation.

Le fait que les photographies détournées le soient par une association et destinées à alerter sur le handicap, sans profit, rendent le débat moins facile à trancher. Certains craignent une dérive, d'autres y voient une façon de faire avancer la cause de la déficience visuelle. A ce jour, aucune des personnalités concernées n'a d’ailleurs réagi.

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