Ken Saro-Wiwa, écrivain sacrifié sur l'autel du pétrole

L'écrivain et producteur Ken Saro-Wiwa, originaire du pays Ogoni (Nigeria), a été exécuté en raison de son militantisme écologiste. Retour sur une tragédie.
12

Le 4 août 2011, le Programme des Nations unies pour l'environnement (PNUE) publie une étude sur les graves conséquences, tant sanitaires qu'environnementales, de l'extraction pétrolière anarchique dans le delta du Niger. 16 ans auparavant, au terme d'un procès expéditif, l'écrivain Ken Saro-Wiwa et 8 de ses condisciples Ogoni étaient pendus pour leur militantisme écologiste. Retour sur les troubles qui ont conduit l'écrivain nigérian à l'échafaud.

La création du Mouvement pour la survie du peuple Ogoni

En 1990, les Ogoni, laissés pour compte de l'industrie pétrolière, s'organisent. L'extraction de l'or noir, qui a débuté au milieu des années 50 dans le delta du Niger, a ruiné l'"Ogoniland". Les habitants de l'Etat du Rivers, au Nigeria, ne gagnent rien à l'exploitation de leurs sous-sols riches en hydrocarbures, si ce n'est la pollution engendrée par une telle activité.

Le Mouvement pour la survie du peuple Ogoni (MOSOP, MOvement for the Survival of the Ogoni People) naît donc en même temps que la décennie 90, sous l'égide de quelques membres fondateurs : le docteur Garrick Barile Leton - premier président du MOSOP, Chief E. N. Kobani, Meshack Karanwi et Ken Saro-Wiwa.

Président alors de l'Ethnic Minority Rights Organization of Africa, Ken Saro-Wiwa, écrivain, est déjà connu pour son militantisme. En 1973, chargé de la Commission régionale pour l'Education, il est démis de ses fonctions en raison de son engagement pour le peuple Ogoni. Charismatique, l'auteur du " Pétit Minitaire " devient naturellement le porte-parole du MOSOP.

Une campagne non-violente contre les compagnies pétrolières

Sous l'influence de Ken Saro-Wiwa, le MOSOP, seulement armé de la déclaration intitulée " Ogoni Bill of Rights " mène une campagne non-violente contre les compagnies pétrolières, notamment Shell, particulièrement présente dans le Delta du Niger. Les revendications tant sociales qu'environnementales du peuple Ogoni sont nombreuses.

Le Mouvement pour la survie du peuple Ogoni lance ainsi en 1992 un ultimatum aux autorités nigérianes, mais aussi aux compagnies pétrolières, notamment Shell et Chevron. Sur le plan social, les Ogoni réclament un meilleur partage général des richesses, via une redevance payée aux régions soumises aux extractions pétrolières.

Dans le domaine environnemental, le MOSOP réclame une dépollution du Delta du Niger ainsi qu'une indemnité de 10 milliards de dollars pour les dégâts causés par 40 ans d'exploitation anarchique. Les militants menacent, si leur demande reste sans réponse, de bloquer l'industrie pétrolière et de manifester plus que jamais.

Les tensions s'avivent

Le gouvernement nigérian, qui soutient les compagnies pétrolières, refuse d'accéder aux requêtes du MOSOP et interdit tout rassemblement. Toute personne qui entraverait le bon déroulement des extractions pétrolières serait immédiatement accusée de trahison. Malgré plusieurs mois passés en prison sans aucune autre forme de procès, Ken Saro-Wiwa continue la lutte auprès des siens.

En 1993, le 4 janvier - jour de la fête nationale nigériane, une manifestation rassemble près de 300 000 personnes. La mobilisation, qui perdure pendant un mois, et les violences qui en résultent obligent Shell à se retirer momentanément du delta du Niger. L'extraction pétrolière dans la région de Rivers est fortement ralentie.

Toutefois, appuyée par le gouvernement, l'industrie pétrolière peut reprendre ses activités au Nigeria. Les rares régions désertées paient toujours le prix environnemental du pétrole; les infrastructures abandonnées polluent les terres. Parallèlement, la répression s'accentue. Le 21 mai 1994, les forces de l'ordre débarquent dans plusieurs villages Ogoni, où sont massacrés quatre leaders du MOSOP. Ken Saro-Wiwa, frappé de l'interdiction d'entrer en terre ogoni, est accusé du meurtre des quatre militants.

Une fin tragique, dénoncée à travers le monde

Dès lors, l'écrivain ogoni est emprisonné à plusieurs reprises sans pouvoir se défendre devant un tribunal. En 1995, il est, pour la première et dernière fois, jugé. Condamné à mort, il est pendu le 10 novembre de cette même année à Port Harcourt, tout comme huit autres membres du MOSOP. Un procès expéditif dénoncé par nombre d'associations de défense des droits de l'homme, à l'instar d' Amnesty International ou encore du Parlement International des Ecrivains .

Les exactions commises par les autorités nigérianes en pays ogoni ont d'ailleurs conduit à son expulsion temporaire du Commonwealth. Repris par la suite par des mouvements plus radicaux et surtout plus violents, le combat du MOSOP contre les compagnies pétrolières a mis le doigt sur les problèmes liés à l'extraction du pétrole dans des régions pauvres, où de nombreux peuples élèvent la voix depuis des années déjà et sont aujourd'hui écoutées.

Le discours énoncé par Ken Saro-Wiwa devant l'Organisation des peuples et des nations non représentés en 1992, à Genève, aurait aussi pu l'être par de nombreux autres militants à travers le monde : "Les terres, les rivières et les ruisseaux sont en permanence entièrement pollués ; l’atmosphère est empoisonnée, chargée de vapeurs d’hydrocarbures, de méthane, d’oxydes de carbone et de suies rejetés par les torchères".

Sources :

- Le Monde : Au Nigeria, une lente et massive pollution au pétrole , Hervé Kempf, 6 août 2011

- Amnesty International : Anniversaire de l'exécution de Ken Saro-Wiwa

- Wikipedia : Ken Saro-Wiwa et le MOSOP

Sur le même sujet