La folle passion de Francis Scott Fitzgerald et Zelda Sayre

L'auteur de Gatsby le Magnifique et sa femme vécurent une passion dévorante, révélée par leur correspondance compulsée dans Lettres à Zelda (Gallimard).
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A la fois icône de l'âge du jazz et chantre d'une génération désenchantée, Francis Scott Fitzgerald est aujourd'hui considéré comme un auteur majeur de la littérature américaine, malgré l'inconstance reprochée à son oeuvre. Une drôle de réputation pour un personnage dont l'histoire fut marquée du sceau des excès. Tout comme Zelda, celle qui l'accompagna – de près ou de loin, toute sa vie.

La rencontre et les années heureuses

Né en 1896 à Saint Paul (Minnesota) Francis Scott Key Fitzgerald rencontre Zelda, alors âgée de 18 ans, en juillet 1918 lors d'un bal à Montgomery, ville natale de la belle jeune femme. La fin de la guerre évite la mobilisation in extremis à celui qui écrit alors ses premières oeuvres. Dès 1919 surgissent les prémices d'une relation tumultueuse. Les fiançailles officieusement conclues entre les deux amoureux en février de cette année sont rompues par Zelda en juin…

…Avant d'être renouvelées en novembre. Comme la jeune femme le mentionne à son promis dans une lettre en février 1920, il est pour elle "un besoin, un luxe et un amant chéri, adoré" et n'hésite pas à lui déclarer son bonheur: "J'éprouve tant de plaisir que je peux seulement me sentir heureuse - assez heureuse pour me convertir en bulles et m'anéantir en un doux parfum."

Le mariage en avril 1920 est facilité grâce au succès - lucratif - de l'Envers du Paradis. Voyageant en Europe, le couple formé par "Fitz" et Zelda, rejoints par leur fille Scottie née en octobre 1921, symbolise le glamour des années folles, les soirées festives du beau monde sur la Riviera. Ambiance retrouvée dans les nouvelles des Enfants du Jazz . La liaison de Zelda avec un aviateur français en 1925 et ses premiers signes de fragilité mentale initient la chute.

Le début de la déchéance

La crise de 1929 ruine la famille Fitzgerald. L'écrivain passe de mode en même temps que s'évanouit, devant les difficultés économiques, la légèreté des années 20. Le succès de Gatsby le Magnifique , paru en 1925, s'efface vite. Entre deux séjours européens, Fitzgerald écrit, pour vivre, des nouvelles à destination des journaux et travaille sur des scénarios, souvent inaboutis, à Hollywood.

Zelda, éprouvée par ces épreuves et obsédée par l’inaccessible rêve de devenir danseuse étoile, est soignée en 1930 en Europe pour dépression nerveuse - à moins qu'il ne s'agisse de schizophrénie. Elle appelle alors au secours son mari :"Il m'aurait plu de danser à New York cet automne, mais où retrouverai-je ces mois qui s'écoulent dans les betteraves du potager de la clinique. [...] Je veux que tu me laisses partir d'ici."

"Si tu crois que je vais passer le restant de mes jours à errer sans bonheur ni repos ni occupation d'un sanatorium à un autre [...] tu te trompes. On peut estimer que deux chevaux mal en point tireraient une charge plus lourde qu'un seul en bon état." [...] Je ne vois pas à quoi rime de gâcher ici ce qui reste de moi, seule dans une accablante amertume."

Francis reconnaît ses torts dans une lettre - dont il n'est pas certifié qu'elle fût envoyée, tout en accablant son épouse: "il fallait que je me soûle avant de pouvoir te laisser si mal en point sans m'en soucier et je ne me sentais bien qu'un peu avant d'être trop soûl.[...] Je ne pouvais partager ton enthousiasme constant pour le ballet où tu t'absorbais. [...] Tu étais comme un fantôme à laver des vêtements."

La lente, douloureuse et inachevée rupture de Zelda et Francis

Le retour des époux Fitzgerald aux Etats-Unis en 1932 n'y changera rien: Zelda verra dès lors sa vie ponctuée par les séjours en hôpital psychiatrique."Fitz", neurasthénique rongé par l'alcool, s'éloigne de plus en plus de sa femme. Sa vie hollywoodienne le mène à rencontrer en 1937 Sheilah Graham. En 1939, au retour d'un voyage à Cuba avec Zelda. Francis est hospitalisé en raison d'un état alcoolisé très avancé. Les époux s'écriront bien encore quelques lettres mais ne se reverront plus.

Zelda espère pourtant toujours et l'avoue dans une missive destinée à son mari tout juste guéri:"Il y a tant de bonheur possible si tu tiens tes résolutions". De son côté, obsédé par Sheilah Graham, Francis lui écrit en décembre 1939 "Je veux mourir, Sheilah, et à ma façon. Naguère, j'avais ma fille et ma pauvre Zelda perdue. A présent depuis plus de deux ans votre image est partout. [...] C'est vous la plus belle."

Recueilli par Sheilah peu de temps avant sa mort, Francis Scott Fitzgerald s'éteint chez elle le 21 décembre 1940, oublié depuis longtemps de tous et dans l'indifférence d’un monde tout entier tourné vers la seconde guerre mondiale. Zelda lui survivra huit ans, avant de périr dans l'incendie de l'hôpital psychiatrique où elle était soignée.

Au tout début de leur idylle, au printemps 1919, Zelda écrivait à Francis Scott Fitzgerald "nous mourrons ensemble, je le sais". C'était sans compter la fêlure, pour reprendre le titre de la magnifique nouvelle de Fitzgerald. Ou plutôt les fêlures. Celles du couple, de la déchéance mentale, de la chute sociale, de l'oubli.

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