La guerre de l'eau aura-t-elle lieu?

L'eau douce, objet de bien des pressions, laisse craindre de nouveaux conflits autour de l'or bleu. Pourtant des voix s'élèvent contre cette théorie...
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2.450 ans avant Jésus-Christ, en Mésopotamie. Lagash et Umma, sises dans le Sud de l'actuel Irak se déchirent. Ni pour l'or, ni pour les frontières. Mais pour l'eau. Les deux villes bataillent pour prendre le contrôle des canaux d'irrigation alimentés par le Tigre. L'or bleu, indispensable pour les Anciens, l'est toujours. Et attise encore aujourd'hui bien des convoitises : au point de nourrir des conflits?

L'eau douce: une répartition inégale

Utilisée pour l'agriculture et dans l'industrie, consommée par les civils, l'eau douce fait l'objet d'une demande croissante, alors que la population mondiale ne cesse de croître. Si les réserves d'eau douce sont considérées comme renouvelables, grâce au cycle naturel de l'eau, certaines régions se trouvent en pénurie chronique.

Selon les chiffres du Centre National de la Recherche Scientifique (CNRS), la moyenne mondiale est de 6.600 mètres cubes d'eau douce par terrien et par année, de quoi couvrir largement les besoins. Pourtant, ce chiffre ne rend pas compte des grandes disparités entre les habitants, en raison de la répartition inégale des réserves d'eau douce dans le monde. Par exemple, un Gazaoui devra se contenter de 59 mètres cubes d'eau par an, alors qu'un Islandais en dispose de... 630.000.

Lorsque moins de 1000 mètres cubes d'eau douce sont disponibles, les experts parlent de pénurie chronique. Insuffisance qui concerne aujourd'hui plus de 20 pays, essentiellement en Afrique du Nord et au Proche-Orient. Des régions au climat aride et dont la pauvreté ne facilite pas la mise en place d'une gestion durable de l'eau et d'un assainissement efficace. Toutefois, il arrive que des zones pourtant peu sèches et riches soient confrontées à des pénuries d'eau: ainsi la Californie ne parvient pas à satisfaire ses besoins hydriques.

Des réserves hydriques transfrontalières

De quoi alimenter des tensions pour l'accès à l'eau entre les populations, au niveau local comme international. L'Organisation des Nations-Unies rappelle que 263 bassins internationaux, représentant 60% des réserves d'eau douce et abritant près de 40% de la population mondiale, s'étalent sur au moins deux pays. De quoi laisser craindre des conflits pour l'eau dépassant les frontières.

Ainsi, la construction de barrages mène parfois à des tensions entre pays, l'eau devenant une arme de pression. Par exemple, le Tigre et l'Euphrate prennent leur source en Turquie puis arrosent la Syrie et l'Irak. Les nombreux édifices hydroélectriques construits dans le pays d'Atatürk ont asséché ou au contraire inondé des villages entiers en Syrie, en Irak mais aussi en Turquie ( Le Monde daté du 16 Mars 2009). Et permettent au gouvernement turc de brandir la menace d'une coupure d'eau.

Avec le réchauffement climatique et la pression démographique, l'or bleu peut-il devenir source de conflit - à l'instar du pétrole ou des diamants - ou une arme géopolitique? S’il s'agit d'une hypothèse largement répandue, des voix dissonantes se refusent à croire à ce funeste présage depuis plusieurs années déjà.

Comment, pratiquement, faire une guerre pour l'eau ?

Ainsi Aaron Wolf, professeur de géographie à l'Université de l'Oregon et directeur d'un projet d'étude sur les conflits transfrontaliers sur l'eau, estime pour sa part que l'or bleu ne deviendra pas l'objet de discordes géopolitiques. Pour des raisons pratiques en premier lieu.

" Sur le plan stratégique, se battre pour de l’eau est absurde: on n’accroît pas ses réserves en faisant la guerre au voisin, à moins de s’emparer de tout son bassin hydrographique et de le vider de ses habitants, et ce, au risque de terribles représailles ", expliquait au Courrier de l'UNESCO , en octobre 2001, cet ancien consultant de la Banque Mondiale.

Des litiges le plus souvent d'origine scientifique... ou symptomatique de tensions diplomatiques

De plus, continue-t-il, la majorité des litiges dénombrés depuis 50 ans se sont déroulés dans le cadre de collaborations scientifiques. 80% des menaces agitées par des chefs d'Etat au sujet de l'eau étaient verbales et pour les 37 conflits sur l'eau comptabilisés durant les 50 dernières années, 27 opposaient Israël et Syrie... Pays qui ont connu une deuxième moitié de XXe siècle plutôt agitée en ce qui concerne leurs relations diplomatiques.

D'ailleurs le professeur américain rappelle que les ressources en eau ne sont parfois que l'arbre qui cache la forêt. Des relations tendues ou alors la volonté de contrôler une voie navigable - motivation bien différente que celle de disposer d'eau douce, se cachent en réalité derrière l'alibi faussement avancé des réserves hydriques..

Et même paradoxalement, l'eau douce est plus souvent objet de consensus que de bataille. Ainsi Israéliens et Palestiniens, dont l'inimitié diplomatique n'est plus à démontrer, ont signé, tout comme la Jordanie avec la Syrie ou Israël, un accord bilatéral au sujet du Jourdain. Car plus souvent qu'elle ne divise, l'eau douce rapproche, en raison de sa nécessaire importance.

Dans certains cas, l'or bleu permet une première approche diplomatique annonciatrice d'autres points d'accord entre pays limitrophes. Une vision pour le moins éloignée de celle entendue couramment aujourd'hui. Et qui laisse entrevoir, en ces temps d'aridité et de conflits environnementaux croissants, une lueur d'espoir.

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