Le Chelsea Hotel, gîte mythique pour artistes en perdition

La pension new-yorkaise, symbole bohème des années 50 aux années 70, a abrité nombre d'artistes et intellectuels avant de perdre son âme.
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11 étages de briques rouges bardés de balcons en fer forgé. 11 étages mythiques. Sis au 222 West, 23ème rue, entre la 7ème et la 8ème avenue, l'Hôtel Chelsea, à la fois résidence d'artistes et abri temporaire pour touristes de passage, a bouillonné pendant près de 30 ans. Voyage à reculons dans ce temple bohème, où artistes naviguèrent entre alcool, drogues, sexe et rock n' roll.

Stan Bard, propriétaire de l'hôtel Chelsea à l'esprit libre et au nez creux

Au début des années 50, âgé de seulement 24 ans, Stan Bard hérite de l'hôtel Chelsea, immeuble construit à Manhattan en 1877. Le jeune directeur va très vite insuffler son esprit bohème à l’établissement. Ainsi en 1968, lorsque Milos Forman, encore inconnu, débarque dans la Grosse Pomme pour fuir les chars soviétiques arpentant les rues de Prague, Stan Bard propose à celui qui réalisera Hair de payer quand il pourra.

Car le patron de l'établissement reconnaît, dans les colonnes du Monde daté du 1er février 2008, avoir eu "la plupart du temps [...] le nez fin" pour offrir le gîte et le couvert à un artiste qui "le jour où ça marchait pour lui [...] savait se montrer généreux". Un système de fonctionnement qui attire nombre d'artistes en peine, et fait rapidement de l'Hotel Chelsea un vivier artistique où circulent librement drogues et alcool.

A l'extérieur de l'hôtel, la pègre sévit sur des trottoirs n'offrant que hangars désaffectés et vieux garages. Un pub irlandais mal famé et le restaurant à proximité de l'hôtel constituent les seuls signes extérieurs de vie dans le quartier. A l'intérieur du Chelsea, l'animation ne s'arrête guère. Les instruments beuglent nuit et jour, les peintres salissent les suites de leurs gouaches, les chats des artistes empuantissent les chambres d'une odeur d'urine "terrifiante".

Une liste prestigieuse d'artistes: peintres, cinéastes, écrivains...

La liste des "invités" - Stan Bard répugnant à parler de clients - présente tout ce que la vie artistique a pu offrir de plus prestigieux dans les années 50, 60 et 70. Charles Bukowski, Stanley Kubrick ou encore Bob Dylan ont posé leurs valises au Chelsea Hotel. Peter Brook ne descendait jamais ailleurs à New York. Andy Warhol, dont l'actrice fétiche Viva fut l'une des rares personnes mises à la porte, imposa le Chelsea comme lieu à sa rencontre avec Burroughs en 1980.

Leonard Cohen et Janis Joplin y abritèrent leur liaison, à laquelle le chanteur canadien consacra d'ailleurs une chanson intitulée du nom du temple de la débauche. Rarement silencieux, le Chelsea Hotel offrit même son toit au groupe Grateful Dead qui y jouait régulièrement. De célèbres Français s'arrêtèrent un temps sur la 23ème rue, parmi lesquels le couple Sartre-Beauvoir, Henri Cartier-Bresson ou Edith Piaf.

Abri d'artistes et d'intellectuels mais aussi d'excès en tout genre et de la mort qui rôde... Le poète gallois Dylan Thomas mourut au Chelsea en 1953, deux jours après avoir avalé pas moins de 18 whiskies consécutivement. Nancy Spungen, amante de Sid Vicious - le guitariste des Sex Pistols alors âgé de 21 ans - fut retrouvée poignardée au petit jour dans une chambre de l'hôtel en 1978…

La fin du mythe... Stan Bard viré!

Plus récemment, Pete Doherty ou Ethan Hawke passèrent au Chelsea Hotel. Mais le vieil immeuble a perdu définitivement son âme, lorsqu'en 2007, le conseil d'administration du Chelsea remercie Stan Bard. Toujours propriétaire des lieux, le patron légendaire de l'établissement classé bâtiment historique en 1977 n'a pu que constater le changement des serrures de son bureau…ce qui ne l’empêche de passer quotidiennement à l’hôtel.

Aujourd'hui mis en vente par le collectif d'actionnaires pour 100 millions de dollars, le Chelsea ferait l'objet d'une dure lutte entre promoteurs immobiliers. Fort est à parier que les loyers modiques bloqués depuis des années grimperont en flèche une fois les enchères closes... Quid des œuvres aujourd'hui accrochées aux murs de l'hôtel? Objets échangés contre le gîte ou achats de Stan Bard pour dépanner des artistes en galère, les toiles accrochées sur les 11 étages de l'hôtel attisent bien des convoitises.

Stan Bard est ainsi accusé d'avoir dissimulé des oeuvres de Jackson Pollock ou de De Kooning. Entre spéculation immobilière et artistique, l'âme première du Chelsea s'est perdue au fil du temps. Bien loin semble le temps où Leonard Cohen chantait Janis Joplin: "I remember you well in the Chelsea Hotel, you were famous, your heart was a legend" ("Je me souviens bien de toi au Chelsea Hotel, tu étais célèbre, ton coeur était légendaire").

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