Les Japonais centenaires disparus

Dans l'archipel nippon, un macabre fait divers a révélé que de nombreux centenaires supposés vivants étaient décédés. Retour sur le scandale japonais.

Qu'évoque la société japonaise? La longévité d'abord avec une longue espérance de vie (premier rang mondial pour les femmes avec 86,4 ans et cinquième pour les hommes avec 78,5 ans) et le célèbre régime d'Okinawa. Le respect des anciens ensuite, inculqué par le shintoïsme et le bouddhisme, religions dominantes au Pays du Soleil Levant. Un fait divers a pourtant tout bouleversé. Explications.

Le doyen de Tokyo est mort depuis 30 ans, la doyenne...depuis 25 !

Eté 2010. Les agents de la ville de Tokyo viennent au domicile de Sogen Kato, doyen de la capitale japonaise. Ils souhaitent en premier lieu le féliciter - l'homme vient de fêter, le 22 juillet, ses 111 ans, mais aussi préparer la Journée des Anciens, prévue début septembre. Sans trop de ménagement, la fille du plus vieux des Tokyoïtes, âgée de 79 ans, argue que son père ne veut voir personne et éconduit les employés municipaux.

Ces derniers, plusieurs fois laissés à la porte par la famille de Mr Kato, avertissent la police. La petite-fille de Sogen Kato, 53 ans, interrogée un peu plus tard par les policiers, explique que son aïeul désire devenir un "Bouddha vivant", selon la tradition venue de Chine, et reclu, attendrait la momification de son corps.

Les policiers découvrent dans la chambre de Sogen Kato son cadavre effectivement momifié sous une couverture chauffante allumée. A ses côtés, une pile de journaux, dont le plus récent date de 1978. Les experts confirment que le vieil homme est décédé une trentaine d"années auparavant. Or, depuis la fin des années 70, la famille de Sogen Kato a continué de toucher sa pension de retraite.

Depuis 2004, 9 millions et demi de yens (environ 82 000 euros) ont été versés sur le compte, en partie délesté, de Mr Kato. La non-déclaration du décès du vieux monsieur cacherait en fait une escroquerie aux fonds de retraite. Alertée par le cas Kato, la police se rend quelques jours plus tard au domicile de Fusa Furuya, doyenne de Tokyo âgée de 113 ans. Les inspecteurs y trouvent sa fille, qui affirme ne pas avoir vue sa mère depuis une vingtaine d'années et pense la trouver chez son frère. Mme Furuya est décédée en réalité depuis 25 ans...

Le recensement des centenaires

Les autorités nipponnes lancent alors un vaste programme de porte-à-porte à travers tout le pays, pour recenser les centenaires et mettre à jour les registres municipaux où sont consignées les dates de naissance et de décès. Les journaux lancent leur propre recensement et révèlent plusieurs histoires sordides comme celle de cet homme qui "promenait" dans un sac à dos les morceaux de sa mère décédée neuf ans plus tôt.

A l'automne, le chiffre définitif tombe: 234 354 centenaires sont introuvables! Un phénomène d'une ampleur inimaginable qui pousse les autorités à rayer des registres municipaux toutes les personnes dont l'existence n'est pas avérée et ayant plus de 120 ans, âge considéré comme limite pour l'espérance de vie humaine.

Fraudes et administration défaillante...

Derrière ces non-déclarations de décès, plusieurs raisons. D'abord, les escroqueries à la pension de retraite se sont développées à l'aune de l'appauvrissement des Nippons. D'autant plus que les fraudes sont facilitées par le fonctionnement même de l'administration japonaise. Les mairies et services sociaux sont chargés du recensement des populations âgées pour le versement des retraites et n'usent pas des mêmes méthodes selon les endroits.

Evidemment, il semble beaucoup plus simple de vérifier qu'un habitant est mort ou vivant dans un petit village que dans de grands centres urbains où les habitants - centenaires ou non - souffrent plus facilement d'isolement et d'indifférence, ou les services sociaux, débordés, se contentent parfois d'un coup de téléphone à la famille pour savoir si la personne âgée est toujours en vie.

Qui plus est, un certain laxisme est parfois à déplorer. Ainsi, la ville d'Iki (Honshu) abrite un habitant de... 200 ans ! Lors de l'informatisation des registres municipaux en 2006, personne ne semble s'alerter du grand âge du vénérable monsieur...

Outre les fraudes et l'insuffisance administrative, il faut également prendre en compte les morts de la seconde guerre mondiale (durant le conflit ou juste après), période de gabegie administrative ou encore les personnes ayant déménagé, décédées ailleurs, et qui figurent toujours vivantes dans les fichiers de leur ville natale

...et indifférence générale

Cette affaire a révélé un nouveau fléau de la société nipponne: la mort solitaire des plus vieux dans l'indifférence. Katsuhiko Fukimori, chercheur et auteur d'un livre sur le troisième âge attribue ce délaissement des plus âgés "à l'augmentation de leur nombre et au développement de la famille nucléaire (parents et enfants) au détriment de la famille d'autrefois [...] mais aussi au fait qu'il y ait de plus en plus de célibataires."

Ces chiffres ne modifient toutefois pas le nombre de centenaires au Japon établis à 45 000 environ en 2009. Ce nombre est basé, non pas sur les fiches de l'état-civil, mais sur un recensement physique spécifique, stipulant le nom de la personne ainsi que son adresse exacte.

En France, de telles fraudes aux retraites existent dans une moindre mesure. En plus des mises à jours informatiques des fichiers, la Caisse Nationale d'Assurance-Vieillesse (cnav) contacte, en cas de doute, les assurés. Sans réponse de leur part, le contrôle a directement lieu à leur domicile. Un système qui a toutefois ses failles. En 2009, la perception frauduleuse de pensions vieillesse de personnes décédées s'est élevée à 1,75 million d'euros.

Sources :

Ces morts qui continuent à toucher leur retraite, L'Expansion-L'Express , 26 Août 2010

Des centenaires japonais manquent à l'appel , La Croix , 12 Août 2010

230 000 centenaires toujours introuvables au Japon , Le Monde , 19 Septembre 2010

Centenaires nippons, suite et fin , Courrier International , 30 Septembre 2010

Où sont passés les centenaires , Le Monde , 15 Août 2010

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