Les livres contraires aux bonnes moeurs: aux Enfers!

Rayonnages de bibliothèques où sont regroupées les œuvres portant atteinte à la bonne morale, les Enfers évoluent au gré des transformations sociétales...

Les bibliothèques, symboles de la quiétude?... Les petits rats qui les arpentent ne peuvent-ils être grivois? Sans doute si ils s'égarent du côté des Enfers, nom - révélateur - de ces étagères où gisent des œuvres considérées comme une atteinte aux bonnes mœurs. Petit voyage entre les rayons osés, cachés dans les coins obscurs des bibliothèques.

Les Enfers, depuis toujours et partout dans le monde

Au Vatican, à Saint-Pétersbourg ou à Paris... Les exemples de grandes bibliothèques protégeant les Enfers sont légion. Et pour cause, partout et de tout temps, certains censeurs ont cherché à cacher au regard du monde des pièces considérées comme licencieuses. Gravures osées, écrits pornographiques et plus tard photographies libertines se voyaient rebutés aux Enfers.

Définis par le supplément du Grand Dictionnaire Universel de Larousse comme le "recueil de tous les dévergondages luxurieux de la plume et du crayon", les Enfers désignaient semble-t-il, à l'origine, le grenier du couvent des Feuillants qui abritaient les livres hérétiques, d'après Emmanuel Pierrat , avocat collectionneur de livres censurés et autres curiosa .

Bien que la cote relative aux Enfers n'ait été apposée sur les livres de la Bibliothèque Nationale de France (BNF) qu'en 1844, des cas de regroupement d'œuvres libertines, résultats le plus souvent d'initiatives personnelles, sont observés dès la Révolution. Quand ils ne sont pas voués à l'autodafé, les livres sont confisqués...puis alimentent les trafics clandestins.

Rayonnages riches en érotisme

La Bibliothèque Nationale de France a consacré une exposition en 2007 aux ouvrages licencieux qu'elle abritait. L'occasion, pour les plus de 16 ans, de découvrir des œuvres éditées souvent sous un pseudonyme. Protection nécessaire contre la censure et ses lourdes peines dont Charles Baudelaire avait, parmi bien d'autres, fait les frais; en 1857, il avait été condamné à retirer de la publication les Fleurs du Mal et à payer une forte amende, pour "offense à la morale publique".

De multiples auteurs connus ont également publié des pièces grivoises parmi d’autres plus classiques. Ainsi peut-on (re)découvrir dans les Enfers de la BNF Gamiani ou deux nuits d'excès d'Alfred de Musset, A la feuille de rose, maison turque de Guy de Maupassant à côté de textes d'Apollinaire (auteur du sulfureux Onze Mille Verges), de Cocteau, Stendhal, ou encore Henry Miller. Sans compter les photographies et crayonnages au ton léger...

Les Enfers de la BNF ont fermé leurs portes en 1969, alors que la libéralisation des mœurs secoue la France...sans toutefois que la censure ne faiblisse. Ainsi Pierre Guyotat a-t-il vu son livre Eden, Eden, Eden interdit à la vente pour les mineurs de 1970 à 1981. La cote faisant référence aux Enfers refait surface en 1983 à la Bibliothèque Nationale de France, essentiellement pour des raisons pratiques, à savoir la réunion de toutes les œuvres ayant trait à la sexualité.

Les enfers, autre temps, autres mœurs

Pudibonderie et bonne morale constituaient-elles le seul moteur des censeurs en tout genre? Emmanuel Pierrat, dans les colonnes de l'Express , s'étonne:"Ils ont toujours pris le soi non seulement de mettre en fiches, mais aussi de rassembler et de conserver l'objet de leur fureur". Avec un plaisir (non) dissimulé?

Les Enfers des bibliothèques aujourd'hui ne sentent plus tant le soufre que le papier des vieux livres. Une odeur âcre de renfermé, qui fleure bon le scandale patiné par les années et le libertinage français. Dépassés, les Enfers? La télévision puis Internet ont rendu l'érotisme, voire la pornographie, accessible dans l'intimité des foyers. Y compris pour les plus jeunes, qui se voient pourtant interdire l'entrée de certaines expositions.

Ainsi les photographies de Larry Clark , traitant de la sexualité et des problèmes adolescents, constituaient-elles un fruit défendu pour les mineurs. Un exemple parmi tant d'autres d'expositions présentant des pièces à caractère érotique et interdites aux plus jeunes. L'Enfer, aujourd'hui, ne concerne plus que les bibliothèques. L'Enfer, aujourd'hui, est ailleurs.

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