Les manuscrits coréens et le pillage culturel

Des textes pillés par l'armée française ont provoqué des tensions entre l'Hexagone et la Corée du Sud. Et troublent aujourd'hui le milieu culturel français.
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Comment gérer aujourd'hui le pillage culturel passé? Cette interrogation ne saurait se limiter au seul champ de la culture. Intérêts politico-économiques et diplomatie nécessitent parfois des concessions auxquelles s'opposent les conservateurs de musée. L'affaire des manuscrits coréens illustre les difficultés de la restitution des oeuvres, fusse-t-elle déguisée.

Le pillage des manuscrits royaux coréens et le début de la polémique

Le Monde daté du 13 Novembre revient sur la genèse de l'histoire des ouvrages coréens. En 1866, après le massacre de neuf missionnaires français et de 8 000 catholiques, la marine impériale française accoste sur l'île de Ganghwa, occupée ensuite par les Français. L'occasion pour eux d'enlever 297 manuscrits abrités dans un monastère de l'île.

Les écrits, pour la plupart des doubles, tombent vite dans l'oubli, parmi les rayonnages de la bibliothèque nationale. Ils ne sont redécouverts qu'en 1991 par une chercheuse coréenne, qui rend publique sa trouvaille. Les autorités du pays du matin calme font dès lors de la restitution de ces manuscrits une cause nationale.

En 1993, François Mitterrand, alors président de la République, promet à la Corée du Sud de lui rendre les documents en échange d'un contrat portant sur la construction d'un train à grande vitesse reliant Séoul à Pusan. En service depuis 2004, le KTX n'a permis le prêt que de deux archives, gardées en signe de protestation dans la péninsule asiatique.

Le prêt des manuscrits à la Corée: restitution déguisée et fronde des musées

Le Monde daté du 25 Novembre 2010 explique les suites de cette affaire. A l'occasion du sommet du G20 à Séoul, Nicolas Sarkozy a accordé à la Corée la restitution, pour cinq ans renouvelables, des manuscrits de la discorde pour "honorer la promesse faite par le président Mitterrand". Ce, malgré l'inaliénabilité des pièces appartenant aux collections publiques.

Ce principe, qui prévaut depuis la Révolution française, a été inscrit dans la loi des musées datant de 2002. De nombreux conservateurs de musée s'appuient sur ce point pour dénoncer la restitution des archives coréennes. Ainsi dans le Monde , Michel Laclotte, ancien directeur du Louvre, rappelle que "tous les musées se sont construits sur ce principe."

A Pierre Rosenberg, qui a occupé la même fonction, de déclarer "toute brèche à ce principe est dangereuse". Les instances muséales, qui n'ont pas été consultées à propos de l'initiative de Nicolas Sarkozy, craignent la création d'un précédent et une montée en puissance des revendications étrangères. Des peurs qui ont conduit à une déclaration signée par une majorité des cadres de la Bibliothèque Nationale de France (BNF).

Que faire des oeuvres pillées?

Par le passé, quelques oeuvres muséales ont été rendues, à leur pays d'origine ou à leurs propriétaires. La nature des pièces rendues - biens spoliés aux Juifs durant la seconde guerre mondiale ou restes humains - qui en appelle à l'éthique, a abouti à des restitutions consensuelles. Ainsi en mai 2010, un article de Libération explique le vote quasi unanime de la loi permettant le retour en Nouvelle-Zélande de 16 têtes maories.

Mais à l'exception de ces pièces, la restitution d'oeuvres d'art ou historiques ne cesse de soulever des polémiques. La tribune publiée dans le Monde le 18 Novembre par Vincent Berger, Jack Lang et Jean-Loup Salzmann, salue comme "un geste unique, souverain, un geste d'amitié symbolique fort" la restitution des manuscrits, "l'un des ciments essentiels de l'identité historique et culturelle coréenne".

Selon l'ancien ministre de la culture, il faut distinguer les oeuvres appartenant au patrimoine universel de celles se rapportant à l'identité culturelle d'un pays. Une théorie difficile à mettre en pratique. "Prenons les frises du Parthénon, qu'Athènes réclame à Londres. C'est un bien d'intérêt national pour la Grèce. C'est aussi une oeuvre universelle." explique un responsable de musée dans les colonnes du Monde .

Le cas des manuscrits coréens montre la difficulté de la gestion des oeuvres culturelles pillées, compliquée lorsque ces dernières font l'objet de tractations politico-diplomatiques. Le poids économique croissant de pays autrefois soumis au joug des puissances coloniales laisse présager une augmentation des revendications concernant des pièces pillées autrefois. Et obligera les Occidentaux à décider d'une orientation claire face à leurs responsabilités passées.

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