L'héritage écologiste et féministe de Wangari Maathaï

Nobel de la Paix en 2004, la militante écologiste kenyane a innové dans la protection de l'environnement et la promotion des femmes. Tour d'horizon.
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"A mon retour, mon Kenya tant aimé était méconnaissable (...) Les terres où vivaient mes parents avaient été réunies par le remembrement. Les talus et les buissons coupés. Les arbres avaient disparu. Les forêts de bambous épaisses et profondes, peuplées autrefois de singes columbus superbes avec leurs longs poils noir et blanc, avaient été brûlées pour dégager des terres cultivables."

Le triste constat de la dégradation du Kenya... et la fondation du Green Belt Movement

Quand elle revient des Etats-Unis en 1966, Wangari Maathaï n'en croit pas ses yeux. Partie six années aux USA grâce à une bourse d'études, la jeune femme de 26 ans ne reconnaît pas les hauts plateaux où elle est née. Les neiges éternelles, l'eau, les arbres se raréfient. Eucalyptus venus d'Australie, pins originaires de l'hémisphère nord et lucratifs thés et cafés se sont substitués aux prunus et acacias. Les arbres ont laissé place à d'immenses plantations et gigantesques champs.

Nommée présidente de la Croix-Rouge kenyane en 1970, Wangari Maathaï officialise son combat écologiste avec la fondation, en 1977, du Green Belt Movement (Mouvement de la ceinture verte), pour la protection de l'environnement mais aussi la promotion de la paix. Une association à but non-lucratif qui s'inspire de l'habitude de la dame de planter, chaque année, à l'occasion du Jour de la Terre, sept arbres pour rendre hommage aux militantes écologistes de son pays.

Le principe de la ceinture verte est simple : organiser des plantations d'arbres, réalisées par des femmes habitant les zones rurales du Kenya. Les objectifs sont multiples :

  • Lutter contre la déforestation mais aussi la désertification en limitant l'érosion des sols
  • Promouvoir la biodiversité
  • Faciliter l'accès à l'eau, au bois et aux ressources naturelles pour l'usage domestique
  • Favoriser la sécurité alimentaire
  • Accroître les revenus des femmes et revaloriser leur image sociale

Une démarche en avance sur son temps

La démarche de Wangari Muta Maathaï s'avère, avec le recul, assez moderne pour son temps. Pour deux raisons. En premier lieu, elle inscrit son combat pour la protection de l'environnement dans une vision globale des problèmes sociétaux, un concept initié lors de la Conférence de Stockholm en 1972.

Wangari Maathaï ne conçoit pas le combat écologiste sans la lutte contre la pauvreté, sans le combat contre la corruption et l'insécurité. Et surtout elle place la sauvegarde de l'environnement dans le cadre de la promotion des droits de l'homme en général et ceux de la femme en particulier. Car le second point innovant est la place centrale accordée à la gente féminine, vue comme vecteur de paix et de progrès.

Une vision qui implique un engagement politique fort. Wangari Maathaï participe dès 1976 au conseil national des femmes du Kenya, dont elle devient présidente entre 1981 et 1987. Elle n'hésite pas à s'opposer à Daniel Arap Moi, dirigeant autoritaire du Kenya dès 1978. Dénonçant la corruption qui gangrène les autorités politiques, « Tree Woman » (« la dame aux arbres »), s'insurge contre les projets immobiliers qui menacent les espaces verts et/ou boisés.

Le prix de l'opposition

Ainsi Wangari s'attaque au projet de construction de la maison luxueuse du chef d'Etat, qui impliquerait l’abattage de nombreux arbres, ou encore aux projets immobiliers menaçant le parc Uhuru de Nairobi. Et gagne ces combats. Cette opposition sans faille lui vaut menaces, pressions et harcèlements. Quand l'eau et le téléphone ne sont pas coupés à son domicile, elle est molestée ou emprisonnée.

Mais elle ne baisse pas les bras, forte de l'expérience du Green Belt Movement qui prend de l'ampleur. 900 000 femmes prennent part à la création de pépinières à travers tout le Kenya. En 15 ans, entre 20 et 30 millions d'arbres ont été plantés sur le continent. Les pays de la région ont vite pris exemple sur le Kenya. En Tanzanie, en Ouganda, au Malawi ou encore au Lesotho, en Ethiopie et au Zimbabwe, des opérations "ceinture verte" ont vu le jour par milliers.

Le Programme des Nations unies pour l'environnement (PNUE) s'inspire même de l'idée de Wangari Maathaï pour lancer en 1996 la campagne pour un milliard d'arbres. Sous la tutelle de la "Tree Woman", forcément leader de cœur de cette initiative, 7 à 10 milliards d'arbres sont plantés à travers le monde pour lutter contre déforestation et désertification.

En 2003, Wangari Maathaï, après avoir été évincée des élections multipartites en 1997 par son propre parti, entre au gouvernement de Mwai Kibaki, au poste de ministre-adjoint à l'Environnement, aux Ressources naturelles et à la Faune sauvage. Elle reste deux ans à cette fonction, avant que le Kenya ne sombre dans le chaos et la violence.

La consécration : le Nobel de la Paix

Entre temps, la renommée internationale de la Kenyane s'est un peu plus étoffée. Et pour cause! En 2004, elle est la première femme africaine à recevoir le Prix Nobel de la Paix, pour "son approche holistique du développement durable, qui englobe la démocratie, les droits humains et en particulier ceux de la femme". Une consécration après la liste déjà longue de distinctions et de titres honorifiques reçus à travers la planète.

La polémique qui touche la militante dans les années 2000 - elle aurait déclaré, selon certaines sources, que le VIH était une arme biologique introduite en Afrique par des scientifiques occidentaux pour soumettre le peuple africain – n’altère pas sa popularité, alors que la femme s’insurge contre ces propos détournés et sortis de leur contexte.

Décédée le 25 septembre 2011 à Nairobi des suites d'un cancer, Wangari Maathaï, nommée Messager de la Paix pour les Nations unies, fin 2009, avait consacré les dernières années de sa vie à la sauvegarde de la forêt du bassin du Congo, deuxième réserve forestière tropicale mondiale après l'Amazonie. Celle qui fut la première femme d'Afrique centrale et orientale à être diplômée d'un doctorat avait, selon son ex-mari, pourtant bien des défauts.

"Trop instruite, trop forte, trop brillante, trop têtue, trop difficile à contrôler". Des défauts qui ont mené Wangari Maathaï bien loin, et ont inspiré bien des femmes.

Sources :

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