Vaslav Nijinski, le fou dansant

Le danseur et chorégraphe né à Kiev a révolutionné la danse classique, tant sur scène qu'aux commandes des Ballets Russes... avant de sombrer dans la folie.
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Fils de Tomarz Nizynsk et d'Eleonora Bereda, tous deux danseurs d'origine polonaise, Vaslav Nijinski (Nijinsky pour les Anglo-saxons) semblait avoir une carrière sur scène toute tracée. Mais rien ne laissait présager que le jeune garçon, à la taille inférieure à la moyenne et au physique androgyne, révolutionnerait la danse classique, art enfermé dans son carcan.

Les premiers pas (dansés) du petit virtuose

Né le 12 mars 1889 à Kiev, Vaslav entre en 1900 à l'Ecole impériale de danse de Saint-Pétersbourg. Plutôt petit, le gamin se fait très vite remarquer pour sa virtuosité et surtout pour ses sauts, caractérisés par des arrêts brefs et une réception toute en douceur et souplesse. Au ballet du théâtre Mariinski, où il est recruté en 1905, Nijinski côtoie les grandes étoiles de l'époque, notamment Anna Pavlova.

En 1911, le théâtre Mariinski remercie le danseur virtuose, accusé de tenue indécente lors de son interprétation dans Giselle . L'impudent avait osé arborer une tenue ne respectant par le protocole impérial. Qu'à ne cela tienne! Serge de Diaghilev, qui aime s'entourer des artistes les plus brillants de son époque, vient à sa rescousse, lui offre un contrat de soliste permanent dans les Ballets Russes et l'impose aux plus frileux.

Diaghilev connaît bien Nijinski, dont il est par ailleurs l'amant depuis leur rencontre en 1908. Les deux hommes ont déjà travaillé ensemble. Ainsi, en 1909, Nijinski est engagé pour la première de Cléopâtre , chorégraphié par Michel Fokine. Puis il assure ensuite les premières de Shéhérazade (1910), Le Spectre de la Rose (1911), Le Dieu Bleu (1912) et Daphnis et Chloé (1912), toujours sous la direction de Diaghilev, sur des chorégraphies de Fokine.

Le danseur devient chorégraphe

Ces œuvres suscitent autant la polémique qu'elles attirent le public. Rompant avec la tradition de la danse classique, s'attachant à un thème précis et jouant sur la sensualité des danseurs, ces ballets voguent sur la mode de l'orientalisme. A une exception près: Le Dieu Bleu se solde par un cuisant échec et vaut à Fokine d'être éloigné des Ballets Russes par Diaghilev.

Ayant contribué aux chorégraphies de plusieurs pièces - Shéhérazade , L'Oiseau de Feu ou encore Petrouchka - Nijinski est logiquement choisi par Diaghilev pour remplacer Fokine. Malgré quelques difficultés, notamment dans la direction des danseurs, Nijinski présente en 1913 sa première œuvre entièrement chorégraphiée par ses soins: L'Après-midi d'un Faune , sur une musique de Claude Debussy.

Si Fokine a amorcé une rupture dans l'histoire de la danse, Nijinski la révolutionne complètement. Evocation de l'orgasme sur scène et postures inenvisageables en danse classique académique (pieds "en-dedans", genoux pliés) divisent le public, entre scandale et admiration. La même année, les deux autres créations chorégraphiques de Nijinski ( Jeux et surtout Le Sacre du Printemps ) sont entourées du même parfum de soufre.

La rupture entre Diaghilev et Nijinski

La notoriété de Nijinski va bien au-delà des frontières. Le danseur-chorégraphe (Nijinski continue en effet à arpenter la scène) part en tournée en Amérique du sud. C'est là-bas qu'il rencontre Romola de Pulszky, Hongroise de noble ascendance qui lui voue une véritable admiration. Nijinski en tombe éperdument amoureux et l'épouse.

Lorsqu'il apprend les noces, Diaghilev, vert de jalousie, congédie aussitôt son artiste vedette qui décide alors de fonder sa propre compagnie à Londres en 1914. Une initiative qui se solde par un échec cuisant. Placé sous résidence surveillée en Autriche-Hongrie par les Russes en raison de la guerre, Nijinski ne doit sa liberté qu'à Diaghilev et ses relations haut placées.

Le maître des Ballets Russes décide de réengager son protégé, qui en profite alors pour monter Till Eulenspiegel ( Till l'Espiègle ) sur une musique de Richard Strauss. La Révolution russe de 1917 l'empêchant de rentrer dans son pays natal, Nijinski part alors en tournée dans le monde et met un pied à terre à Saint Moritz, en Suisse, avec Romola.

Les premiers signes de la folie

C'est à la fin des années 1910 que Nijinski montre, outre une haine indéfectible envers Diaghilev, les premiers signes de troubles mentaux, entre hallucinations et symptômes schizophréniques. Le 10 mars 1919, il est admis en hôpital psychiatrique. De cette période date le journal de Nijinski*, recueil d'écrits crus empreints de mysticisme.

Dès lors, le chorégraphe-interprète se retire de la vie publique, mais continue de fasciner. Sa rencontre avec Charlie Chaplin inspire même au cinéaste le film Une idylle aux champs . Lorsqu'il meurt, en avril 1950, Vaslav Nijinski laisse derrière lui une danse plus tout à fait classique et pas encore contemporaine. Un artiste hors norme s'éteint, celui-là même qui écrivait, à l'aube de sa folie, dans son journal: "Je suis Nijinski qui meurt quand il n'est pas aimé".

*La première traduction française a été publiée aux Editions Gallimard en 1953 et est encore éditée à ce jour chez cet éditeur.

Sources :

La danse classique , Marie-Laure Medova, Editions Milan, 1989

Wikipedia, Vaslav Nijinski

Encyclopédie Larousse, Vaslav Fomitch Nijinski

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