1877 : Charles Cros invente le phonographe

Cette invention géniale ne lui rapportera, finalement, que des ennuis ; Cros mourra alcoolique et dans la misère
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Il est évident qu'à l'ère du MP3 et du téléchargement, le disque n'a plus l'heur d'emballer les foules. Mais reportons-nous presque 150 ans en arrière et et décryptons les archives à notre disposition.

Une gazette du 10 octobre 1877

La description faite par l'abbé Lenoir, dans La Semaine du Clergé du 10 octobre 1877, est tout à fait charmante... et engage à la rêverie ; il faut dire qu'on est encore dans le domaine, quasiment, de la science-fiction, puisque l'abbé explique les principes d'une machine qu'il n'a pas vu fonctionner :

- Il ne s'agit plus d'une simple transmission des sons, comme dans le téléphone, au moment même où ils sont produits ; il ne s'agit pas moins, chose étrange, que de conserver les sons en magasin, et de les faire se reproduire, quand on le veut, d'une manière indéfinie. (...) Par cet instrument que nous appellerions, si nous étions appelé à en être le parrain, le phonographe , on obtiendra des photographies de la voix comme on en obtient des traits du visage, et ces photographies, qui devront prendre le nom de phonographies , serviront à faire parler, ou chanter, ou déclamer des gens, des siècles après qu'ils ne seront plus, comme ils parlaient ou chantaient ou déclamaient lorsqu'ils étaient en vie. Le phonographe ne reproduira pas, sans doute, toutes les déclamations, paroles, chansons, etc... de l'être pendant qu'il vivait, mais il reproduira ce qui aura été fixé par lui de ses discours, chants et autres sons. Ce seront des échantillons qui en seront conservés. Ne sera-ce pas là une des plus curieuses choses que l'on puisse imaginer ? Faire chanter, par exemple, pendant quelque temps, un des morceaux qui auront rendu tel ou tel chanteur très célèbre, et faire chanter ce morceau, avec une voix toute semblable, par un simple instrument de physique, qui se nommera le phonographe , lequel se servira mécaniquement d'un cliché fait pour cela, se conservant toujours comme se conservent les clichés des gravures sur bois ou sur cuivre. Comment donc M. Charles Cros arrivera-t-il à un pareil résultat, en supposant qu'il réussisse ?

Des photographies de la voix...

C'est donc sous le nom de phonographe qu'est enregistré le 19 février 1878 l'engin de Charles Cros (l'exploitation commerciale d'une telle machine ne commencera, de part et d'autre de l'Atlantique, qu'une quinzaine d'années plus tard). Les bases d'une machine sonore étaient posées... mais Cros ne disposait pas des moyens financiers nécessaires à lui permettre de continuer ses recherches de manière indépendante. Le voici donc en quête de mécènes.

C'est tout d'abord le Duc de Chaulnes qui met un laboratoire à sa disposition, avec l'assurance d'une rente confortable s'il parvient à faire aboutir ses recherches ; relatons la réaction horrifiée de la mère du Duc qui lui reproche de blasphémer en voulant se croire l'égal de Dieu, seule force autorisée à créer la parole. Et elle n’est pas la seule à manifester son hostilité !

Voici ce qu’on put lire dans une revue scientifique de 1878:

- Monsieur Bouillaud, éminent physiologiste, fait part de son intime conviction que les expériences de téléphonie et de phonographie font appel à la ventriloquie. Il pose en principe absolu qu’il ne peut y avoir émission de sons articulés si l’appareil phonateur n’est pas construit comme les organes vocaux de l’homme et il n’admettra jamais qu’un vil métal puisse remplacer ce noble appareil phonateur dont nous faisons usage.

Lorsque le Duc de Chaulnes cesse de l'aider, Cros se réfugie dans l'alcool

Il n'est pas parvenu à s'imposer comme poète (aujourd'hui, pourtant, tout le monde connaît son poème du "Hareng Saur" ou celui de "Sidonie", chanté de si charmante manière par Brigitte Bardot au début des années 1960), et ses inventions sont en permanence contestées par ses concurrents. Curieux comme chacun ne retient que ce qui le concerne : on retient de lui le savant souvent malheureux. Or, voici comment L’Illustration le présentait à ses lecteurs dans son numéro du 18 août 1888...

Charles Cros le poète

- "Ce personnage original qui, paraît-il, avait inventé le phonographe avant le Yankee Edison, dans tous les cas, avait inventé le monologue, ou plutôt, perfectionné à la française ce que les Anglais appellent le soliloque. O le monologue ! Joie et terreur des salons ! Charles Cros en avait fait une institution nationale. Pendant plus d’un hiver, la France entière “monologuisa” (...). Cet étonnant Charles Cros, esprit original, un peu détraqué, étoilé, inventa ces soliloques extraordinaires qui nous amusèrent d’abord, puis nous donnèrent sur les nerfs (...). Cela dura quelques hivers, puis la chansonnette détrôna le monologue, et Charles Cros, rival d’Edison, eut pour rival Paulus.Aujourd’hui le monologue est mort, et qu’il repose en paix, comme son inventeur lui-même".

En 1880, un sursaut d'espoir

Un nouveau mécène, le constructeur d'instruments de précision Jules Carpentier, met un atelier à la disposition de Cros, qui poursuit alors, tant bien que mal, ses recherches concernant la photographie en couleurs. Mais l'homme est découragé par le physicien Becquerel qui avait précédemment ruiné les espoirs de Scott De Martinville (voir plus loin). En 1884, le Comte De Lamothe propose à Charles Cros une pièce de son appartement. Mais c'est déjà un homme fini. Cros meurt le 9 août 1888.

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