1967 : le Manifeste en faveur de la dépénalisation du cannabis

En Angleterre, deux Rolling Stones (Mick Jagger et Keith Richards) avaient été arrêtés. Un vaste mouvement intellectuel s'éleva en leur faveur
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Aujourd’hui ça peut prêter à sourire… mais en 1967, on ne plaisantait pas avec la loi sur les stupéfiants. Pour un pétard et 4 cachets d’amphétamines, Mick Jagger et Keith Richards se retrouvèrent en prison. Quant au Beatle Paul McCartney, il avait révélé publiquement avoir déjà pris du LSD. Manque de chance, ces propos était parvenus à la connaissance de la ministre de l’Intérieur, une femme de 58 ans, Alice Bacon.

Le sang de la ministre ne fit qu’un tour

Furieuse, elle fila au Parlement et se lança dans un discours à l’adresse de la Chambre des Communes concernant la fâcheuse attitude des pop stars et leurs responsabilités face à la jeunesse qui les écoutait. Hélas, dans son empressement à faire partager son inquiétude, la ministre atrabilaire n’avait pas préparé son dossier et ce qui aurait dû être entendu ne passa finalement que pour un monologue confus et bourré de contradictions :

"Je pense qu’aujourd’hui notre pays est en danger. Je ne parle pas uniquement du cannabis, mais aussi d’autres drogues comme le LSD. Quelques personnes trompent la jeunesse, non seulement en consommant eux-mêmes de la drogue, mais en encourageant les autres à en prendre en essayant d’influencer leurs esprits. Il y a aujourd’hui des gens qui profitent du regard que porte notre société sur l’usage de la drogue, pour remettre en question nos valeurs traditionnelles et l’ensemble de nos jugements sociétaux. On incite les jeunes à trouver du plaisir en avalant quelques pilules. Consommer de la drogue correspond à la façon de vivre des gens faibles, impressionnables, frustrés et démoralisés. De manière insidieuse ou, au contraire, au grand jour, délibérément ou inconsciemment, on tente de faire découvrir aux jeunes cette foutaise d’expérience psychédélique".

Un tel discours n’était pas de taille à faire renoncer Paul McCartney

Il avait été contacté par une Association, le SOMA, abréviation de Society Of Mental Awareness, formule trouvée dans une nouvelle d’Aldous Huxley, « Brave New World » (« Le Meilleur des mondes »). Le SOMA prévoyait de publier un manifeste d'une page dans le Times. Mais ça coûtait cher ! Paul fut très prompt à fournir au SOMA la somme dont l’Association avait besoin pour couvrir le coût de la page publicitaire. Il garantit également le support, en tant que signataires du manifeste, des trois autres Beatles.

Le Times, sur le principe, était d’accord

Il lui fallait cependant le consentement de chaque signataire par engagement écrit, puis soumettre le tout à un avocat. Cette formalité allait demander du temps. Certes l’annonce paraîtrait une semaine plus tard que prévu, mais la liste des signataires ne donnerait que plus de force au message. Une liste qui satisfaisait pleinement Steve Abrams, porteur du projet :

"Nous avons reçu l’appui de professionnels très réputés qui ne regardaient pas à cautionner de leur nom notre manifeste. Je pense en particulier à Francis Crick, biologiste de renom, prix Nobel 1962 de médecine, plus grand esprit scientifique du 20ème siècle. Je pense également à notre grand écrivain Graham Greene : il a répondu à notre appel disant que, lorsqu’il avait reçu la lettre, il était sous opium et qu’il avait ensuite plus de deux kilomètres à pied pour se rendre à la ville envoyer un télégramme à Rees-Mogg, directeur du Times , pour lui confirmer qu’il apposait sa signature au manifeste".

L’annonce passa dans le Times du 24 juillet 1967

Dès la première ligne, le message était clair : « La loi contre la marijuana est inapplicable en principe et en pratique ». Mais les lignes suivantes l’étaient tout autant, une litanie d’arguments implacables rendait évidente la conclusion du SOMA : le cannabis ne créait pas de dépendance et n’était pas néfaste à la santé. En conséquence, les signataires exprimaient leur inquiétude face au harcèlement policier dont faisaient l’objet les consommateurs et, bien que leurs noms ne soient pas indiqués, nul ne pouvait s’empêcher de penser immédiatement à Mick Jagger, Keith Richards, Donovan et Brian Jones, victimes du zèle de l’équipe du brigadier Pilcher.

Méfaits de la loi

Le manifeste se poursuivait ainsi :

"Prohiber le cannabis a discrédité la police et démoralisé ses agents obligés de faire appliquer une loi injuste. Des milliers de personnes, qui en resteront traumatisées, ont été arbitrairement considérées comme des délinquants ; davantage victimes que criminels, ils ont été menacés d’emprisonnement et leur arrestation leur a fait perdre leur emploi. Nombre d’entre eux ont été exposés à la vindicte dans des Cours de justice, insultés par des magistrats et envoyés croupir en prison. On leur a fait la chasse avec des chiens policiers, on les a arrêtés au hasard, dans la rue, et fouillés de bien méprisable manière. Le Conseil national des Libertés civiles a d’ailleurs précisé, pour attirer l’attention des instances responsables, que les autorités ont parfois mis elles-mêmes de la drogue chez des gens soupçonnés de fumer du cannabis. Des directeurs de police ont incité la population à dénoncer des voisins ou même ses propres enfants" (à suivre en cliquant ici ).

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