23 avril 1961: le jour où "Le transistor a sauvé la République"

Durant la guerre d'Algérie, la circulation des informations entre conscrits joua un rôle aussi important que la propagande et la désinformation
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Pour imposer sa propagande et empêcher la circulation de certaines informations, le 18 octobre 1955, le gouverneur d'Algérie Jacques Soustelle interdit l'importation par l'Algérie de postes à piles ; cette décision avait principalement pour but de contrer l'impact et la propagation des émissions de la Voix de l'Algérie libre, station émettant depuis Le Caire et exhortant la population à soutenir le combat du FLN.

A l'époque, le transistor semble faire peur au pouvoir...

Pourtant il ne va pas tarder à devenir son allié. Preuve en sera faite six ans plus tard.

Dimanche 23 avril 1961...

La question algérienne ne cesse de torturer les populations, jusqu'en métropole où, le matin, trois bombes ont éclaté, gare de Lyon, gare d'Austerlitz et à Orly. A 20 heures, de Gaulle prononce une allocution vibrante et sans équivoque qui s'achève par le pathétique mais très entendu "Françaises, Français, aidez-moi", et dont on retiendra les grandes lignes :

- "Un pouvoir insurrectionnel s'est établi en Algérie. Ce pouvoir a une apparence : un quarteron de généraux en retraite. Au nom de la France, j'ordonne que tous les moyens -je dis : tous les moyens- soient employés partout pour barrer la route à ces hommes-là, en attendant de les réduire. J'interdis à tout Français, et d'abord à tout soldat, d'exécuter aucun de leurs ordres".

Les propos s'adressent en premier lieu aux militaires cantonnés en Algérie

Or, en théorie, ils sont privés d'information : les putschistes, évidemment, ont censuré l'intervention du Général. Mais sur ordre du ministre de l'Information, le discours est diffusé et rediffusé sur les ondes d'Europe N°1, Radio Luxembourg, mais, surtout, de Radio Monte Carlo, la seule des trois qui puisse être captée au-delà de la Méditerranée. Grâce aux postes à transistor, qui prolifèrent dans les casernes depuis 1960, le contingent entend la voix de De Gaulle et choisit de lui rester fidèle ; ce qui n'empêchera pas la métropole, encore persuadée que les paras insurgés vont sauter sur Paris, de vivre une nuit d'angoisse. Les radios et la télévision ont décidé d'émettre sans interruption, pour tenir le peuple informé.

Le Premier ministre Michel Debré prend la parole

Un peu avant minuit, il déclare :

- "Des avions sont prêts à lancer ou à déposer des parachutistes sur divers aérodromes afin de préparer une prise du pouvoir. Dès que les sirènes retentiront, allez-y, à pied ou en voiture, convaincre des soldats trompés de leur lourde erreur".

Au matin, aucune sirène n'a retenti, aucun parachutiste n'a sauté sur la capitale.

Le transistor, ce soir-là, avait sauvé la République .

Lorsque la formule apparaît dans une revue spécialisée ( Radio Magazine ), elle peut sembler partisane. Mieux vaut alors vérifier ses sources. Ce qui pouvait apparaître comme exagéré est une réalité : le ministre Robert Buron parla effectivement de "la victoire des transistors". Le Monde développe l'idée dans un article intitulé "Le quarteron et les transistors" :

- Un certain nombre d'unités restaient loyalistes (mais) le putsch avait bel et bien réussi en Algérie. Du moins, jusqu'au moment où de Gaulle rentra en scène. Le mot s'impose, quand on pense à ce discours télévisé du 23 avril : on vit l'artiste au sommet de son talent. (...) L'effet produit fut magistral. Cependant, les mots les plus meurtriers ne tuent pas une mouche s'ils ne sont pas entendus. Or, depuis le début de la guerre d'Algérie, une nouveauté s'était produite dans la sphère des communications : l'invention des transistors et la commercialisation des postes de radio portatifs. Tous les bidasses avaient entendu le discours si bien trempé. Pour le "quarteron de généraux en retraite", l'enjeu devenait de taille : il lui fallait garder l'appui des régiments. Aussi, sans tarder, les insurgés multiplièrent les cajoleries au contingent : on laisse partir les libérables, on parle d'une réduction du temps de service... Peine perdue : la voix de la France s'était fait entendre. Presque partout, les soldats et officiers du contingent refusent d'obtempérer aux ordres des insurgés.

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