A la télé ce soir : "A History of Violence" de David Cronenberg

Pourquoi le crime et l'hémoglobine fascinent-ils ? Quel jeu jouent les médias ? Répondent-ils à une demande du public... ou la suscitent-ils ?

Les criminels fascinent. Ce n’est pas, bien sûr, pour les actes commis mais pour le détachement avec lequel ils affrontent la justice, fût-elle Justice divine ou Justice de l’homme. France 2 propose ce soir un film de David Cronenberg, "A History of Violence".

Pourquoi cet attrait ?

Dans son livre "The Final Victim", l'auteur américain Jason Moss admet avoir ressenti de l'admiration pour les assassins. Non pas pour leurs actes eux-mêmes, mais pour leur sang-froid et leur détermination. A plus forte raison (c'est le cas du serial killer J.W. Gacy, à qui Moss consacre plusieurs chapitres de son ouvrage) lorsque cet état inhumain mais cependant surhumain s'est manifesté de nombreuses fois… et aurait pu se reproduire à l'infini si la police n'était pas parvenue à l'identifier et à le localiser. Au-delà de l'admiration pour la "performance" mentale (et physique, d'ailleurs), considérons qu'il existe, au sein de la cohorte des adorateurs du crime, une minorité constituée de véritables détraqués qui vénèrent les déviants. Au sein de cette minorité, le nombre de pervers sera proportionnel au nombre (voire à l'atrocité) des crimes commis.

Des héros ?

Plus le monstre sera allé loin dans l'horreur, plus il aura de fans . On lui prêtera même des pouvoirs exceptionnels, surnaturels, qu'il n'a pas. Nul doute que cette fascination remonte à la nuit des temps, puisant sa justification dans le courage divin dont il faut faire preuve pour tuer : Colin Wilson (auteur de " Etre assassin ") rappelle qu'au Moyen-Âge, le meurtre était un péché dont le prix était la damnation éternelle. Et c'est long, l'éternité, surtout vers la fin, pour reprendre une formule que l’on prête à Woody Allen. Considérant les estimations actuelles de la durée de la prétendue éternité, qui est en réalité la durée d’existence de l’univers estimée à 36 milliards d’années, la vie d'un être humain est approximativement cent millions de fois plus courte que sa mort… ou que sa damnation.

Aucune peur...

La crainte de la damnation aurait due être remplacée, aujourd'hui, par celle de la condamnation à mort. Or, le plus souvent, les assassins font preuve d'une indifférence totale à l'égard de leur propre mort. La grande transgression, dès lors, impose le respect. « La peur d'être pris n'est pas dissuasive pour un tueur », explique Frank Salerno, détective de la Police criminelle de Los Angeles.

Le rôle de la télé

De nombreux sociologues ont reconnu que plus les enfants regardaient la télévision, plus ils avaient d'aisance à adopter une attitude violente. Qu'en est-il, alors, des adultes ? Le tout est de savoir si cette consommation parfois effrénée de programmes télévisés leur fait perdre quelque peu la notion du monde réel, qu'ils assimilent alors à celui où se déroulent leurs séries préférées, ou si la télévision, par la diffusion d'images qu'en théorie ils ne verraient pas dans la réalité, les aide à perdre leurs inhibitions, et ainsi accomplir des actes répréhensibles.

Violence en hausse ?

« La criminalité est en baisse », martèlent les pouvoirs. Or on a l'impression du contraire. Sommes-nous abusés par une exploitation débridée, par les médias, d'une barbarie dont le peuple est friand, ou bien cette explosion malsaine correspond-elle véritablement à la réalité ? Dans la seconde moitié du 20e siècle, le taux de criminalité a véritablement explosé aux Etats-Unis : entre 1940 et 1954, il a progressé de 35 %… et de plus de 50 % simplement en deux ans, entre 1968 et 1970 . La question reste posée : diffuser, jusqu'à plus soif, ce genre de statistiques et étaler complaisamment les crimes en leur donnant un éclairage sensationnel n'aide-t-il pas des cerveaux déjà vacillants à passer à l'acte un peu plus facilement ? Qu'importe ! La concurrence dans le monde de l'audiovisuel a rapidement conduit les responsables de chaînes à accepter la fuite en avant.

Ramener un scoop sanglant !

En 1920, déjà, se posa la question de l'exploitation par la presse écrite d'un tragique fait divers : le journaliste Web Miller avait recueilli pendant 18 jours les confidences de l'Américain Floyd Collins, emmuré dans une grotte et mort avant d'avoir pu en être extrait (cette triste histoire procurera la trame du très beau film de 1951, "Ace in the hole", rapidement retitré "The big carnival" ou, en France, "Le Gouffre aux chimères", avec Kirk Douglas). Et en novembre 1985, certains se demandaient pourquoi montrer l'agonie d'une petite fille s'engloutissant lentement dans la boue après l'éruption d'un volcan en Colombie.

- Fallait-il montrer ces images de la mort d'Omayra ? Le débat a divisé les rédactions des télévisions. Entre ceux qui y voyaient un document sur la condition humaine et ceux qui craignaient d'y voir les signes d'un pourrissement des médias, malades de leur pouvoir ("Chronique du 20e siècle", Larousse).

Aujourd'hui plus personne ne se poserait la question. Concurrence oblige, les journalistes sont contraints de satisfaire le public pour préserver leur emploi. Voyeurisme ou information ? Doute, cas de conscience, problème de déontologie ?

Et les "parts de marché" ?

Le public friand de faits divers horrifiants n'est autre que celui qui embouteille les routes à force de ralentir pour mieux "déguster" un tragique accident sur la voie d'en face. En direct et sur place. Cette fascination pour une mort violente surgissant à pleine vitesse nous conduit à l'étape suivante : certains malades n'hésitent plus à jeter des pavés du haut des ponts enjambant les autoroutes. Quant au nec plus ultra , il consiste à devenir soi-même le héros d'un accident de la route. C'est ce à quoi s'appliquent les personnages de Crash (roman de J.G. Ballard paru en 1973 et porté à l'écran par David Cronenberg en 1996).

Sur le même sujet