A la télé jeudi soir: "Pilote" ou le renouveau de la BD française

1959-1989 : en trente ans, cet hebdomadaire a donné ses lettres de noblesse à un genre jusqu'alors dédaigné par les adultes: la Bande dessinée

Sans lui, pas de renouveau de la bande dessinée, pas d'Achille Talon, de Super-Dupont, de Blueberry, de Petit Nicolas et surtout pas d'Astérix. Rendez-vous sur France 5, jeudi à 21h40 dans l'émission "Un soir...".

Une révolution

« Pilote » a donné un sacré coup de vieux aux trois qu'on croyait indéboulonnables : Tintin, Spirou et Mickey . Goscinny, Uderzo et d’autres, en 1959, allaient révolutionner le monde de la BD et des kiosquiers avec, au démarrage, un format presque deux fois plus grand que celui de leurs concurrents !

Goscinny et Uderzo, futurs fondateurs de Pilote

René Goscinny, qui dessine médiocrement, a rapidement abandonné le crayon pour la machine à écrire. Ses gags ont énormément amélioré la tenue de Lucky Luke dessiné par Morris. Il participe également à Iznogoud, Modeste et Pompon, Jerry Spring, Prudence Petitpas, Spaghetti, Chick Bill. Et puis il rencontre Albert Uderzo avec qui il va créer Oumpah-Pah le Peau-Rouge pour "Tintin". Il ne se quitteront pas avant que la mort les sépare, celle de René en 1977.

Pas encore une équipe, mais déjà un noyau

Ils sont toute une petite... "bande" à faire de la "bande" dessinée : à la fin des années 50, les illustrés marchent bien, mais ceux qui les font vivre, scénaristes et illustrateurs, restent mal payés et leur métier n'est pas reconnu. L'ambiance est parfois tendue : Hergé, qui se sent mal au sein de l’équipe de l'hebdomadaire Tintin , fait de la dépression. Il est rejoint par Franquin qui abandonne Spirou pour aller dessiner Modeste et Pompon chez son concurrent.

Il est paradoxal de "faire la gueule" en exerçant un métier joyeux

De plus en plus, ça renâcle dans les rédactions ; les salaires des auteurs frisent l'indécence face aux bénéfices dégagés par un art en pleine expansion. On n'est pas loin de voir naître un syndicat des dessinateurs de BD ! Plusieurs employés de Spirou et Tintin décident de créer une Charte de la BD. C'est perçu comme une fronde de la part des patrons des deux grands hebdomadaires. Goscinny est licencié, mais ses amis Uderzo et Jean-Michel Charlier (auteur de Buck Danny) lui emboîtent le pas.

René Goscinny sort grand gagnant d'une période de chômage

A trois (le chômeur et les deux démissionnaires) ils vont créer la société Edipresse / Edifrance. Parallèlement, Goscinny écrit pour le dessinateur Sempé les aventures du Petit Nicolas. Si personne aujourd'hui n'ignore son importance dans la réussite du personnage qui au départ ne s’appelle que Nicolas et pas encore « Petit Nicolas », signalons qu'à l'époque Goscinny signe ses premiers textes (1956) du pseudonyme Agostini.

Au même moment, Radio et Télé Luxembourg

La grande station luxembourgeoise (qui ne s'appelle pas encore RTL) envisage de commercialiser un hebdomadaire sobrement intitulé "Radio-Télé" auquel elle veut adjoindre quelques pages de BD. Après des mois de tergiversations, le titre prévu à l'origine est abandonné car le projet final comprend beaucoup plus de pages de BD que celles consacrées à la radio et à la télé !

Une collaboration efficace

Le jeudi, jour des enfants, Radio Luxembourg diffusera en épisodes sonores les feuilletons publiés dans l'hebdomadaire ("De l'autre côté du soleil", "Barbe-Rouge le pirate", "Tanguy et Laverdure chevaliers du ciel", etc.). Encore faut-il que le journal sorte. Les maquettes se succèdent mais, malgré efforts et bonne volonté, il reste toujours une page ou deux à remplir.

Radio et BD

En 1959 la chanson Faut rigoler de Boris Vian, également intitulée Cha-cha gaulois, passe fréquemment à la radio. René Goscinny et Albert Uderzo, qui cherchent toujours une idée de personnage pour "boucler" leur canard, s'emballent pour leurs ancêtres les Gaulois chantés par Henri Salvador. Il ne leur restait plus qu'à inventer la célèbre potion magique... Astérix était né, et "Pilote" par la même occasion.

Le premier numéro sort le 29 octobre 1959

Boris Vian ne connaîtra pas son "bébé", il est mort le 23 juin. Le "petit" nouveau ("petit" ? Son format, la première année, est presque le double de celui des autres magazines) sort à grand renfort de publicité. Par ses aspects pédagogiques (le Pilotorama, par exemple, est un poster éducatif) "Pilote" est considéré par les parents comme un outil d'éveil, ce que ne sont pas Tintin, Spirou et Mickey.

Contrairement à ce que l’on croit, Astérix, qui est aujourd’hui l’égal en notoriété de Tintin, ne connaît pas le succès immédiatement : son premier album, sorti en 1961, ne connaîtra le succès qu’en 1967 (bienheureux aujourd'hui les possesseurs de l'édition originale !). D'autres héros, entre 1959 et 1966, lui ont volé la vedette : "le Petit Nicolas", évidemment, mais également "Achille Talon" de Greg, "le lieutenant Blueberry" de Gir, "Tanguy et Laverdure" déjà cités, devenus feuilleton à la télé (avec un générique chanté par Johnny Hallyday !).

1967, le sacre d’Astérix.... 1968, la contestation

Les évènements de mai 1968 surviennent alors que tout semblait bien aller pour l’hebdomadaire. Faute d’approvisionnement en papier, le journal cesse sa parution en mai et juin. Un substitut trimestriel, « Pilote super pocket », est confectionné à la va-vite et sort début juillet. Mais l’équipe conteste son grand timonier. Goscinny est mis en accusation par ses pairs. De retour dans les kiosques le 1er août, le « nouveau » Pilote est très différent de celui qui avait connu le succès de 1959 à 1967 (avec cependant un net recul en 1963). Le « nouveau » Pilote entame une descente en enfer qui mènera à sa disparition pure et simple en 1989 . (article à suivre en cliquant sur ce lien)

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