A la télé mardi soir : "Le Grand Blond avec une chaussure noire"

Ce film loufoque l'est moins qu'il n'y paraît : certains faits délirants mais authentiques, sont arrivés à Igal Shamir, personnage dont s'inspire le film
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Quel rapport entre un violoniste de renommée internationale et le film comique le plus connu de 1972 ? Une authentique histoire d'espions ! Au centre de la curieuse affaire, un nommé Igal Shamir.

Qui est Igal Shamir ?

D’origine russo-polonaise, Igal Shamir est un violoniste de renom ; Yehudi Menuhin avait déclaré que «quand il joue du Beethoven, quand il joue du Mozart ou du Tchaïkovski, c’est toujours du Shamir». Et Shamir d’ajouter «Je ne sais pas si c’était un compliment mais ce devait être une critique, une façon de me dire que je me servais de la musique mais que je ne la servais pas. Mais c’était peut-être aussi une certaine forme de jalousie».

Né à Tel-Aviv en 1938, il vit en France depuis 1968. De concert en concert, il a sillonné le monde… et rencontré toutes sortes de gens, dont certains pas toujours fréquentables. Ces rencontres rocambolesques le conduisirent à écrire un premier roman, «La Cinquième Corde» (1971). Il a également écrit «Le violon d’Hitler» (2008) et «Via Vaticana» (2010).

Doué pour le violon dès l’enfance

Bien que destiné, très certainement, à une carrière internationale, incorporé dans l’armée israélienne en 1956, Shamir refuse de se joindre à l’orchestre militaire. Lui, ce qu’il veut, c’est entrer à l’Ecole de l’Air et devenir pilote. Il y parvient, mais ne fait que trois années de régiment au lieu des sept prévues à l’origine: ça se termine hélas par un accident d’avion. Mais entre-temps il a beaucoup volé, et dans plusieurs pays. Ce sont les premières rencontres… En 1958, par exemple, on l’envoie donner des concerts à Bruxelles dans le cadre de l’Exposition universelle. La reine Elisabeth de Belgique, enthousiasmée par son talent, engage une procédure avec l’Etat d’Israël et Shamir s’installe en Belgique en 1961. Il restera définitivement en Europe: il y était entré par la grande porte.

Après la Belgique, la Suisse

A l’occasion d’un voyage à Genève, Shamir se voit proposer de s’établir en Suisse et d’entrer au Conservatoire. En Suisse, au fil des rencontres, il pénètre dans le monde de la finance : à l’issue d’un concert à Lausanne, il est approché par un vieil homme qui lui propose de l’initier à la Bourse des matières premières (à l’époque, les valeurs sures sont le cacao, le sucre et le café). Shamir s’inscrit, toujours en Suisse, dans une école américaine de marketing… et ça lui réussit. Il gagne alors énormément d’argent, beaucoup plus qu’avec son seul violon, et s’achète un avion. Après trois années passées en Belgique puis autant en Suisse, il n’a plus qu’un seul rêve, la France. Cela lui sera facilité par ses relations dans le monde des affaires.

L’arrivée à Paris en 1968 sous les pavés…

De rencontre en rencontre, il va devenir un familier des Pompidou. Shamir aurait donc pu détenir des informations concernant la mystérieuse Affaire Markovic (en 1969 cet ex-garde du corps d’Alain Delon est retrouvé mort. Une campagne de déstabilisation fait courir le bruit qu’il organisait des parties fines auxquelles auraient participé les Pompidou). Du jour au lendemain, Shamir acquiert le profil d’un aventurier : il vient d’Israël. Serait-il détenteur d’informations intéressantes (la Guerre des Six-Jours ne date que de mi-1967)… Il évolue dans le monde des affaires entre la France et la Suisse. Et il fraye avec les Pompidou!

Lorsque des journalistes de Paris-Match se pointent à son domicile, il panique

Shamir se dit que le seul moyen qu’on ne raconte pas n’importe quoi sur son compte, c’est encore qu’il écrive lui-même le roman de sa vie. En Suisse, il s’était lié d’amitié avec Georges Simenon qui lui avait dit que sa vie méritait d’écrire un roman. Jusque là, il n’y avait encore jamais songé, mais là il y avait urgence. En quinze jours, Shamir a trouvé un éditeur et rédigé ses mémoires sous le titre « La Cinquième Corde». Hélas, à la remise du manuscrit, l’éditeur est consterné car c’est très mauvais, inutilisable, inpubliable sous cette forme. Grand prince, l’éditeur confie le manuscrit, pour le rewriter, à un ex-prix Goncourt… mais le résultat n’est pas plus satisfaisant.

Shamir téléphone à Simenon

Simenon conseille Shamir à son éditeur. Les Presses de la Cité sont emballées par l’histoire, mais évidemment pas par la façon dont elle est écrite. Une seule solution : Shamir va dicter ses souvenirs à un nègre qui réécrira.

Banco !

Shamir n’est pas du tout convaincu par le résultat final. Pour lui c’est du polar de série B, du OSS 117 de bas étage. N’empêche que le livre aura du succès : Shamir avait fourni des informations sur l’histoire des «Vedettes de Cherbourg» avant que l’affaire n’éclate (en décembre 1969, Israël avait dérobé à Cherbourg huit vedettes, certes achetées à la France, mais mises sous embargo après décision du Général de Gaulle).

La vérité n’est pas toujours bonne à dire

Ces histoires «d’espion qui n’est pas espion» intéressent au plus haut point la Paramount qui souhaite acheter les droits du livre «La Cinquième Corde» pour en faire un nouvel épisode de James Bond. Shamir refuse de signer, son éditeur se fâche car il y avait énormément d’argent à gagner.

Pas de Bond… mais un Blond

Pour récupérer un peu d’argent, l’éditeur accepte de céder les droits du livre à condition que le titre soit changé. Mais au bout du compte c’est toute l’histoire qui est bouleversée puisque les souvenirs tragiques et historiques de Shamir atterrissent dans un film comique, «Le Grand Blond avec une chaussure noire».

Pierre Richard dans le rôle de Shamir

«C'est ma vie, mais racontée de manière très rigolote et dérisoire. On m’a donné un peu d’argent pour que je ne râle pas, et ça s’arrête là !» explique le violoniste.

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