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DANIEL LESUEUR

Publié dans : Les articles Culture de Daniel Lesueur

Sirima et J.J. Goldman: "Là-bas", sujet du Bac 2013

C'est l'histoire d'un talent sacrifié, l'histoire d'une frêle jeune fille venue de son Sri-Lanka natal pour jouer de la guitare dans les couloirs du métro

C'est l'histoire d'un talent sacrifié, celui de Sirima, frêle jeune fille venue de son Sri-Lanka natal qui jouait de la guitare dans les couloirs du métro parisien et qui, du jour au lendemain, s'est retrouvée au sommet des hit-parades.

Fin 1986...

En quête de voix et de visages nouveaux pour ses prochains spectacles, le producteur Philippe Delettrez court d'un bout à l'autre de Paris. Et ceux qui résident dans la capitale savent que le moyen le plus rapide pour s'y déplacer n'est certes pas le véhicule individuel! Une heure pour franchir les inévitables embouteillages, presque autant pour trouver une place pour se garer, et un bon quart-d'heure de marche à pied pour rejoindre le lieu désiré, toujours éloigné de l'endroit où l'on s'est parqué! En Parisien efficace et responsable, Delettrez se déplace par les voies souterraines du métropolitain. Et c'est dans l'immense hall de la station Châtelet/ les Halles que l'attention de Philippe est attirée par une voix, celle d'une toute jeune fille qui interprète les tubes du moment, s'accompagnant elle-même à la guitare branchée sur un ampli qu'elle trimballe d'une rame à l'autre grâce à un chariot de supermarché!

Delettrez s'arrête, écoute, "déguste"

Il engage la conversation, proposant à Sirima une petite participation efficace dans son prochain spectacle. Sirima, bien sûr, n'a pas de carte de visite à remettre au producteur; elle griffonne son adresse sur un bout de papier et tchao. Elle vit avec Kahatra Sasorith, un guitariste qu’elle a connu dans un bar chinois, et qui vient de lui faire un bébé; “Sirima” ne signifie-t-il pas, en effet, “Douce maman” en cinghalais.

A

près les habituelles répétitions vient le jour des représentations

Pour la première fois, Sirima chante "comme une pro", c'est-à-dire devant un vrai public, un public qui s'est déplacé, et non pas un public qui se déplace. Ce n'est plus la même chose! Pourtant, elle s'en sort admirablement. On lui propose même des engagements fort sérieux... qu'elle refuse, préfèrant retourner dans le métro! Pourtant, le destin s'apprête à frapper à sa porte une nouvelle fois: Delettrez vient d'apprendre que Jean-Jacques Goldman recherche une voix féminine pour enregistrer un duo. Il n'a pas encore rencontré Carol Fredericks; il est immédiatement séduit par la cassette de Sirima.

Et là, c'est le miracle

"Là-bas" se retrouve à la deuxième place du Top 50 pour de nombreuses semaines (deuxième, seulement, comme le suligne un lecteur attentif: "La bamba" de Los Lobos resta indétrônable). Pour Goldman, c'est normal. Pour Sirima, c'est foudroyant. Mais, malgré d'alléchantes invitations à signer avec une grande maison de disques, elle choisit, une fois encore, de rester libre. Elle reprend son caddy et redevient "underground". Avec le temps, néanmoins, elle ne résiste pas au rêve puissant, à l'attraction magique du studio d'enregistrement. Avec une détermination (frisant parfois le culot!) qu'on ne trouve peut-être que chez les artistes débutants, Sirima n'hésite pas à exiger, à refuser, à discuter, à piailler! Les sonorités qu'elle veut, elle les aura. Quitte à convoquer l'Orchestre de l'Opéra de Paris pour refaire ce que l'Opéra Symphonique d'Europe n'a, a son avis, pas correctement exécuté.

Et le grand jour, enfin, arrive

Le public va pouvoir découvrir A Part Of Me". La chanson "Un peu de moi" mérite bien son titre: Sirima s’y livre à coeur ouvert. Une chanson pour son jeune fils, Kym, une chanson pour son compagnon puisque Kahatra Sasorith tient la guitare par-ci, par là...

Au moment où son premier 33 tours est mis en place chez les disquaires (le 17 novembre 1989), elle songe déjà au suivant: ses idoles Claude Nougaro et Charles Aznavour sont pressenties pour lui écrire certains textes...

Le beau rêve, néanmoins, s'achève en cauchemar

Le 7 décembre, Kahatra s’empare d’un couteau de cuisine et tue Sirima dans leur petite chambre sous les toits. Il ne pouvait pas supporter l’idée qu’elle puisse l’abandonner professionnellement pour suivre une carrière artistique en solo. Ressentant qu’elle allait lui échapper pour devenir vedette sans lui, il utilisa un moyen radical pour qu’à jamais elle ne puisse appartenir à personne d’autre... Le petit Kym perd au même instant son mère, et son père qui se constitue prisonnier. C.B.S., sa maison de disques, est dans l’embarras, et prend une position à la fois pudique et respectueuse:

“Nous avons douté, nous avons hésité. Entre le silence et l’oubli ou la poursuite d’un travail qui était l’une des raisons de vivre de Sirima (...) La mort d’un artiste n’est pas un argument publicitaire. Mais nous n’avons pas le droit de faire taire le talent, parce que la vocation d’une oeuvre est d’exister par delà la mort de l’artiste. Nous avons signé Sirima, nous croyions en Sirima. Nous croyons toujours en elle”.

À propos de l'auteur

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DANIEL LESUEUR

Daniel Lesueur est un auteur et journaliste français de la presse
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