Alain Cotta, un auteur visionnaire: en 1991 il décrivait 2011

Cet économiste avait vu venir, il y a vingt ans, la crise des retraites, la révolution du Jasmin et les émeutes en Egypte... Des livres à redécouvrir
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Parmi une trop lourde production de livres, il faut éviter de se jeter sur le premier venu. Rien de tel que le temps pour faire le tri. Vingt ans exactement, c'est ce qu'il aura fallu pour vérifier les prédictions de l'économiste Alain Cotta.

En cinq livres (« Le Capitalisme dans tous ses états », « L’Homme au travail », « La Société ludique », « Le Capitalisme » et « Le Triomphe des corporations»), Cotta avait décrit quasiment dans ses moindres détails le monde de 2011 ; mais il n’était pas qu’un simple observateur, il était également un visionnaire puisque tous ces livres sont parus il y a plus de vingt ans.

A l’occasion de l’une de ses rares apparitions à la télévision, il avait été interviewé par Télérama (n°2148 du 13 mars 1991). Ce passionnant témoignage étant aujourd’hui introuvable, plutôt que de rewriter l’entretien, il est indispensable de le remettre en circulation. Et pour mieux comprendre à quel point la vision de Cotta était précise, aucun mot du présent article ne sera modifié dans la retranscription de l’entretien qu’Alain Cotta eut il y a vingt ans avec le journaliste François Granon. Certaines formules, d’ailleurs, se passeront du moindre commentaire. Et précisons que les livres d’Alain Cotta figurent dans la catégorie «essai», c’est-à-dire œuvre de réflexion débattant d'un sujet donné selon le point de vue de l’auteur ; contrairement à l’étude, l’essai peut être polémique ou partisan.

« Une pichenette fait s’écrouler des empires »

« Succès total du capitalisme. Et succès indécent. Comme à la roulette, le capitalisme a gagné très vite et par pur hasard ; le profit qu’il en retire a quelque chose d’obscène. Mais l’indécence découle surtout de cette situation nouvelle : le capitalisme, n’ayant plus personne en face de lui, peut dire et affirmer n’importe quoi. Jusque là il lui fallait bien une idéologie pour s’opposer à celle des soviétiques, qui était très forte. Il n’en n’a plus besoin. Le pouvoir économique retourne à l’unique langage qu’il connaisse, le fric. Sa seule devise devient « Le marché reconnaîtra les siens ». Pourquoi voudriez-vous, dans ces conditions, qu’on ait besoin d’intellectuels ? Pour dire quoi à qui ? Voilà ce qui est indécent ; ce discours sans contradicteur.

- Y a-t-il besoin de contradicteur lorsqu’on paraît s’acheminer vers une classe moyenne généralisée ?

- Eh mais vous oubliez les pauvres. Le propre du capitalisme c’est qu’il sécrète et même accroît l’inégalité ; aussi bien l’inégalité locale, entre riches et pauvres d’un même pays, que mondiale, entre pays développés ou non.

La croissance

« La croissance, dont nous avons l’impression qu’elle figure parmi les objectifs de l‘espèce, est une chose en réalité nouvelle. C’est un mythe qui a connu son apogée avec les années 1950-1975. Déjà les choses changent. L’objectif du dernier quart de siècle ce n’est plus de croître mais d’allonger la durée de la vie. (…) Dans vingt ans peut-être, lorsque le système des retraites explosera et ajoutera au désordre général, alors naîtra une nouvelle morale. Pour le moment, les avantages du système l’emportent encore sur les inconvénients. Notre civilisation d’obèses et de nantis, qui se vautre devant une télévision narcissique et qui investit des fortunes pour reculer l’échéance de la mort, peut encore fermer les yeux sur les immigrés ou le tiers monde ».

La misère, l’insécurité

« Que voulez-vous que fassent les pauvres ? Ils vont se révolter. Mais au coup par coup, sans structures, sans projets. Nous allons retrouver les bandes armées du 12è siècle (…) Nous, Européens, restons 250 millions de riches entourés par un milliard de pauvres ; à cet assaut des pauvres de l’extérieur répond l’assaut intérieur. Nos villes prendront doucement l’allure de jungles urbaines ».

La corruption

« C’est un phénomène aussi vieux que l’économie et qui, en dehors de tout point de vue moral, obéit à des règles scientifiques, comme le marché de l’emploi et le cours du pétrole. (…) La corruption est devenue un mode de fonctionnement ordinaire du corps social. Plusieurs explications : d’abord l’explosion du marché de la drogue. Quel meilleur moyen de recycler de l’argent qu’en corrompant ? Ensuite la montée du secteur financier et médiatique, qui fait naître une nouvelle marchandise – l’information confidentielle- qui peut faire gagner une fortune en quelques minutes. Au final c’est l’ensemble du secteur public et privé qui succombe. Le danger de la corruption est de mettre en cause l’équilibre social auquel était parvenu, avec tant de peine, le capitalisme. Car seuls les riches (corrupteurs) et les puissants (corrompus) ont qualité pour jouer ce jeu. Pour les autres, qui n’ont rien à vendre, les voies sont coupées. Il ne leur reste que la révolte et la délinquance».

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