Authentique ! L'abbé Pierre dans un jeu radiophonique en 1952

Les Compagnons d'Emmaüs ont été connus grâce au "Quitte ou double", une émission de radio à laquelle participa leur "leader" charismatique
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L'abbé Pierre participa au jeu "Quitte ou double », sur Radio Luxembourg, le 29 mars 1952. On pourrait presque dire que c’est lui qui a inventé la télé-réalité, avant que ce phénomène se résume, quarante plus tard, à regarder des gens sans intérêt faire des choses sans intérêt. Télé-réalité car, dès le début de l’émission, l’abbé Pierre avait joué franc jeu : "Je ne suis pas venu pour m'amuser. J'ai besoin d'argent pour aider les sans-logis".

Qu’est-ce donc que "Quitte ou double » ?

Le concept vient d’Amérique. Il a été acheté par Radio Luxembourg et importé par Louis Merlin (1901-1976), célèbre journaliste et publicitaire. Au sortir de la Seconde Guerre mondiale, Merlin effectue un voyage aux Etats-Unis pour y étudier le monde de la radio… et en ramène matière à écrire son livre « Au pays des radios libres ». Là-bas, le jeu en question (et le jeu de questions) se nomme « Double or nothing ». Le principe : continuer pour gagner le double ou tout perdre (le record est établi en 1959, un candidat parvenant à la question d'une valeur de 32 768 000 francs). Après une disparition en 1966 à l'occasion de la grande refonte de Radio Luxembourg, Quitte ou double revint sur les ondes de RMC en 1974, et a aujourd'hui retrouvé sa place sur RTL.

On a dit que… C’est faux !

Sans véritablement truquer le jeu (par exemple en lui communiquant les questions par avance), la radio a décidé d'aider l’abbé Pierre à gagner en axant le questionnaire sur un domaine que le candidat connaît particulièrement bien : les structures de la Quatrième République et son fonctionnement. Il répondra à onze questions, récoltant 512 000 francs pour les Chiffonniers d'Emmaüs.

Les questions

La première, pour 250 francs : Quelle différence existe-t-il entre les drapeaux français et luxembourgeois ? (Rappelons que nous sommes sur Radio Luxembourg, qui ne s’appellera RTL que 14 ans plus tard).

Sautons à la 4è question : Combien André Malraux a-t-il écrit d’ouvrages (nous sommes en 1952) : Six. 2 000 F sont gagnés.

Septième question, vicieuse, pour la somme de 16 000 F. Là, les dialogues sont croustillants :

- L’animateur : J’aimerais connaître le nombre de nos députés avant-guerre et aujourd’hui…

- L’abbé Pierre : C’est curieux, votre question…

- L’animateur : Le nombre de députés à l’Assemblée nationale ? Pourquoi ? Peu de Français le savent…

- L’abbé Pierre : C’est vraisemblable. Mais moi je vais vous le dire : j’ai été député, nous étions 627

- L’animateur : et avant-guerre ?

- L’abbé Pierre : J’hésite entre 610 et 612…

Pas d’hésitation !

Les secondes, en effet, tournent. Le concurrent dispose d’un temps limité pour répondre. Dans le cas présent, il gagne 16 000 F ou il perd les 8 000 déjà gagnés.

- L’animateur : Plus que quinze secondes

- L’abbé Pierre : Allons-y pour 612…

La réponse était bonne. Ainsi de suite jusqu’à la 11è question qui rapporta 512 000 F. Là, l’abbé dit « Quitte ». Pour le plaisir, l’animateur lui pose la douzième… à laquelle il aurait répondu juste (« Pourquoi la rue Saint-Jacques porte-t-elle ce nom ? »). Tant pis !

La dernière question… la vraie

La vraie, c’est l’abbé qui la pose au public. Car avec 512 000 F il peut juste racheter un camion, pas neuf, mais en meilleur état que celui dont disposent les Chiffonniers, futurs Compagnons d'Emmaüs :

« La dernière question, effectivement, c’est moi qui vais vous la poser à tous : comment allez-vous m’aider, combien allez-vous me donner pour acheter des terrains et bâtir des maisons ? Pour offrir un toit aux malheureux sans logis ? Maintenant, qu’est-ce que vous foutez ? Ce ne sont pas les 500 000 centimes où je ne sais combien que j’emporte ce soir qui vont résoudre le problème, n’est-ce pas ? Ca c’est une goutte d’eau ! Mais si vous tous, vous faites pression à tous les échelons des pouvoirs publics, si l’opinion publique le voulait, les choses bougeraient ! Parce qu’ils tiennent à être réélus, les élus font ce que veut le public. Ce qu’ils ne font pas, c’est parce que le public ne l’exige pas, vous comprenez ? »

Commentaire

Dans Le Monde : « La preuve est faite. Le bien est aussi contagieux que le mal. Un homme s’est levé, seul, pour jeter à la face de ses frères le spectacle des « misères de la France ».

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