Brel, Brassens, Balavoine : leur dernier album

Tous les grands chanteurs disparus, de maladie ou accidentellement, ont laissé un ultime témoignage dans le vinyl, qu'on retrouve aujourd'hui sur CD.

De très grandes voix se sont tues dans le dernier quart du 20e siècle : celles de Jacques Brel en 1978… Georges Brassens en 1981… Daniel Balavoine en 1986. Bien que chacun dispose dans ses tiroirs d’ébauches, de maquettes, d’idées griffonnées et de vagues projets, chacun avait achevé son œuvre, ne laissant pas matière à un disque posthume. C’est donc vraiment leur dernier album qu’ils nous laissèrent en héritage…

Georges Brassens (1921-1981)

Nul autre que Brassens n'aura autant utilisé les péripéties de sa propre existence pour créer une oeuvre aussi populaire que personnelle. Jusqu'à son propre enterrement, dont il plaisante : "Mon caveau de famille, hélas, (...) est plein comme un oeuf" (dans Supplique pour être enterré sur la plage de Sète ).

Il avait, paraît-il, sous le coude, une quinzaine de chansons. Mais quand on sait à quel point Brassens était perfectionniste (certaines chansons pouvaient rester des années dans ses tiroirs), on se doute qu’il ne les aurait pas laissé sortir tant qu’elles n’auraient pas atteint un point de perfection.

Son dernier album, sorti cinq ans avant son décès, s’intitule ironiquement Trompe la mort ; c’est sa réponse à certains journalistes, colporteurs de rumeurs alarmistes. Brassens, à 55 ans, est toujours vaillant et le fait savoir : « C'est pas demain la veille, Bon Dieu, de mes adieux ». N’empêche que ce qu’il nous avait présenté pendant des années comme des coliques néphrétiques étaient bel et bien un cancer. Un cancer qui se généralisa. Ce dernier disque est un peu déconcertant dans la mesure où il n’en sort pas un grand titre capable d’entrer dans la mémoire de tous les francophones. Pour ceux qui en douteraient, en voici la liste : Trompe la mort / Les ricochets /. Tempête dans un bénitier / boulevard du temps qui passe / Le modeste / Don Juan / Les casseuses / Cupidon s'en fout / Montélimar / Histoire de faussaire / La messe au pendu / Lèche-cocu / Les patriotes / Mélanie

Brel : son public murmure "ne nous quitte pas". Hélas...

Il fait ses adieux à la scène en 1967 et peut dès lors se tourner vers ses autres passions. Le cinéma, tout d'abord. Une dizaine de films, au total, en tant qu'acteur : Les Risques du métier , L'Emmerdeur , La Bande à Bonnot , Mon oncle Benjamin , L'Aventure c'est l'aventure ... Il se veut également réalisateur. L'expérience est moins concluante, mais l'échec est honorable : Frantz en 1971 et Le Far West en 1973 sont des parenthèses dans sa carrière. Il peut alors entamer sa grande œuvre, L'Homme de la Mancha . Une œuvre maudite , hélas, qui a poussé plus d'un dans l'abîme (dont Orson Welles, qui consacra 12 années de sa vie pour un film inachevé, et Terry Gilliam qui travailla des mois pour n'en sauver au final qu'une poignée de minutes). La comédie musicale qui évoque la vie de Don Quichotte connaît bien des avatars, aux dimensions du projet. Mais après avoir bravé les moulins à vent, Brel devra affronter un ennemi bien plus redoutable : le cancer. Sans doute conscient que sa fin approche, il consacrera la dernière partie de sa vie au voyage. Il prend la mer et ne reviendra que pour enregistrer un ultime album, promesse faite à son ami Eddie Barclay.

La brouille

Barclay et Brel seront fâchés : Jacques voulait qu'on ne sorte que 300 000 exemplaires ; or, rien qu'en précommandes, il en fallait un million chez les disquaires. Deuxième motif de brouille : Barclay revend sa firme à Philips, premier label de Brel qu'il déteste et enrage de découvrir que, via Barclay, ses chansons retournent chez Philips.

Le dernier Jacques Brel… Bon ou mauvais ?

Il y avait urgence à l'enregistrer : Barclay risquait de faire faillite, et Brel était mourant. Bref cet album aurait mérité plus de temps… mais c’était ça ou rien. « Les F… » (les Flamingands) aurait mieux fait de ne pas sortir, «Knokke-le-Zoute tango», « Les Remparts de Varsovie » et « Le Lion » manquent d’intérêt… « Orly » frôle la perfection malgré un vers bâclé ( Tout à l’heure c’était lui lorsque je disais « il » ) … et tout le reste est admirable.

1985 : « Sauver l'amour », ultime album de Balavoine

Quelques jours seulement avant son accident, Balavoine avait reçu, des mains de Harlem Désir, le “Prix S.O.S. Racisme” pour son ultime 45 tours, "L’Aziza", mot qui signifie “chérie” en arabe. La chanson serait très certainement devenue n°1 du hit-parade avant son retour d'Afrique. Jusqu’alors, le grand public avait choisi "Le Chanteur" (1978) comme plus grand succès de Balavoine. Avec "L’Aziza", dédiée à Corinne, sa compagne juive marocaine, il battit ce record... Mais ce fut aussi son dernier témoignage, avec trois tubes : "Sauver l’amour", "L’Aziza" et " Tous les cris, les S.O.S." .

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