Charles Cros, génie méconnu

Agé d'une vingtaine d'années, Charles Cros se présentait officiellement comme inventeur. N'était-il pas un inventeur doublé d'un rêveur et d'un poète?

Toute sa vie, ses recherches sauront s'égayer dans plus d'une direction, passant sans vergogne de l'harmonium mécanique au télégraphe autographe, de la photographie en couleurs au télégraphe optique capable d'envoyer des messages à destination des autres planètes !

Qui était Charles Cros ?

Le Français Charles Cros est né à Narbonne en 1842. Passionné de musique, il admet néanmoins n'avoir aucun talent pour jouer du moindre instrument. Sa famille n'ayant guère les moyens d'acquérir les coûteuses boîtes à musique qui l'auraient ravi, c'est tout naturellement qu'il cherche à inventer des machines permettant de produire et reproduire les airs qui l'enchantent ; les pianos mécaniques sont bien encombrants, et, ainsi que les orgues de Barbarie, deviendraient rapidement monotones pour quiconque, comme Cros, n'a pas les moyens de s'offrir une infinie collection de plaques perforées. C'est ainsi que le jeune homme invente d'abord le mélophone , point de départ de ses inventions ultérieures.

Le mélophone connaîtra une carrière de courte durée

Le jeune homme réalise que la confection des bandes destinées à être jouées par son engin est tout à fait fastidieuse ! Cros, dans un premier temps, s'applique à simplifier cette tâche, mais, au bout de quelques mois, réalise que l'engin est sans avenir, le résultat industriel ne présageant pas de rémunération sensible.

En 1867, il pose les principes du film en couleurs

Sa méthode sera améliorée l’année suivante par Louis Ducos du Hauron : il suffit de filmer simultanément au travers de trois écrans différemment colorés. Le procédé sera utilisé en 1920 par Léon Gaumont ; ayant pris soin d’adjoindre un appareil correcteur pour ajuster les images les unes sur les autres, Gaumont fut capable de présenter à l’Académie des Sciences le premier film en couleurs (il s’agissait du défilé du 14 juillet sur les Champs-Élysées).

Charles Cros poète

Dès l'âge de 27 ans, Cros publie ses premiers vers. L'année suivante, c'est-à-dire durant la guerre de 1870, il se lie d'amitié avec le demi-frère de l'épouse de Verlaine avec qui il recherche la synthèse artificielle des pierres précieuses. Les deux hommes parviennent même à fabriquer des rubis. C'eût été une totale réussite... si leur coût de fabrication n'avait été supérieur au cours du véritable rubis ! Pas découragé pour autant, Cros publie, quatre ans plus tard, un article de vulgarisation scientifique consacré à la fabrication des pierres précieuses intitulé "L'Alchimie moderne". C'est à cette époque qu'il confie à un ami avoir trouvé le moyen declicher le son.

Enregistrer des sons...

Il va désormais se tourner vers la construction de son paléophone, machine à laquelle il songe depuis de nombreuses années. A l'âge de 18 ans, en effet, Cros était aspirant répétiteur à l'Institut des sourds et muets. Très vraisemblablement, c'est à cette époque qu'il entrevoit une utilisation des plus pratiques à sa future invention : son paléophone n'est pas strictement destiné à écouter de la musique, comme ce sera pourtant son principal destin, mais à aider les sourds-muets dans leur vie de tous les jours. Il leur suffirait en effet, lors de déplacements, de se munir de la machine en question, avec une cire préenregistée portant un échantillon de phrases usuelles.

L'idée n'était pas tombée... dans l'oreille d'un sourd

En 1880, on expérimente l' audiphone . Cette invention de l'Américain Rhodes, améliorée par le Suisse Colladon, qui n'a, certes, pas grand rapport avec le paléophone, consiste en une feuille de carton tenue serrée entre les dents et arrondie avec la main de manière à opposer aux sons une surface concave. En toute évidence, il s'agit là d'un instrument excessivement rudimentaire et d'un coût très réduit, mais qui, finalement, malgré sa simplicité, permet aux sourds de distinguer des sons, qu'il s'agisse aussi bien de paroles que de musique, en transmettant aux dents et à la charpente osseuse de la tête les vibrations de l'air .

Revenons à Charles Cros...

Son l'engin, beaucoup plus sophistiqué, est constitué d'une boîte de cigares faisant office de pavillon, et d'un bec de plume fixé à une membrane vibrante qui creuse une plaque de cire vierge actionnée par un mouvement d'horlogerie... plaque de cire que Cros égalisait au préalable au fer à repasser ! La scène ne devait pas manquer de piquant, surtout lorsque Cros demandait à ses assistants de crier un mot bien "claquant". Immanquablement, c'est le mot de Cambronne qui ressortait quelques instants plus tard, de façon bien tremblotante au demeurant ! Cette machine est totalement complète puisqu'elle comporte un récepteur, un enregistreur et un reproducteur, alors que son descendant l'électrophone ne peut que reproduire les sons préalablement gravés sur disque. C'est pour cette raison que l'abbé Lenoir propose à Cros de baptiser sa machine phonogramme plutôt que paléophone (littéralement "Voix du passé"). Cependant le vocable proposé par l'abbé Lenoir sous-entendait l'enregistrement des sons, mais ne tenait pas compte de leur reproduction ; en outre, le mot phonographe avait été breveté quelques semaines auparavant, et il convenait donc de trouver une autre appellation (à suivre en cliquant ici ).

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