Coluche, 19 juin 1986 : "putain de camion"

La mort violente d'un homme public génère toujours des rumeurs surtout lorsqu'il s'est impliqué autant que l'ex-candidat à l'élection présidentielle de 1981

Certains de nos lecteurs profitent encore aujourd'hui de l'idée lancée par Coluche, une "soupe populaire" baptisée Restos du coeur. Mais qui était Coluche?

Titi de banlieue recalé au certif', il exerça divers petits boulots, dont celui de fleuriste cinq années d'affilée.

Il fait ses débuts au Café de la Gare

Que du beau monde, autour de lui, en 1968 : Miou-Miou, Depardieu, Patrick Dewaere et Romain Bouteille, qui lui souffle : "Tout ce que tu entends de rigolo, au bistrot, dans la rue, note-le, ça peut servir". Puis il monte sa propre troupe, Le Vrai Chic Parisien. Sa rencontre avec l'imprésario Paul Lederman est décisive. Souvent mais pas toujours génial au cinéma, on retiendra pêle-mêle "L'Instit'", "L'Inspecteur La Bavure", "L'Aile ou la cuisse", "Le Roi Dagobert", "Banzaï"...

Café-théâtre, cinéma... Avant la politique, la radio

Tandis que toutes les autres radios caressent les Français dans le sens du poil au risque d'en devenir ennuyeuses, Europe 1 s'apprête à bousculer ses auditeurs.

Insolent ? Le terme n'est pas assez fort... Vénéneux ? Caustique ? Gaulois ? Comment peut-on définir ce ton nouveau qui va s'emparer de la radio et de l'esprit français après l'arrivée en fanfare de Coluche sur les ondes ? Car, même si ses disques se vendaient à merveille, c'est la radio qui lui a offert une tribune à laquelle il n'avait encore jamais eu droit.

La formule est un peu usée, mais elle s'impose : en matière de radio, d'humour et de société, il y a indiscutablement un "avant" et un "après" Coluche.

Coluche, synthèse de tous les comiques de la radio passés et présents

Coluche, c'est Maurice Biraud, Jean Yanne, Jacques Martin, Francis Blanche, Stéphane Collaro et Jean Roucas réunis... en cent fois plus méchant. Un immense coup de balai passé sur la carpette des humoristes qui, jusque là, restaient bloqués au " 22 à Asnières" et aux imitations du général de Gaulle. Sans Coluche, il n'y aurait pas eu de Ruquier. Sans Coluche, Bouvard et ses "Grosses Têtes" n'iraient pas si loin dans la gaudriole. Sans Coluche, pas toujours compris, Dieudonné, hélas, n'aurait peut-être pas dérapé.

Il se pose à Europe 1 en 1978

En hommage à Boris Vian, il reprend, pour titre de l'émission, celui de l'une de ses chansons, "On n'est pas là pour se faire engueuler". Dès la première seconde, l'auditeur comprend que la planète a basculé :

- Vous qui écoutez Europe 1 parce que votre poste est cassé et que vous ne pouvez plus prendre RTL ou France Inter, bonjour !"

Dans " Europe N°1, la grande Histoire dans une grande radio", Luc Bernard révèle que le trublion est payé 5 000 francs par émission, et demande autant pour son équipe. Une pige monumentale pour l'époque, mais justifiée : l'indice d'écoute est multiplié par trois ; en conséquence les recettes publicitaires affluent. C'est "un prêté pour un vomi", pour reprendre la formule de l'humoriste.

Difficile d'évaluer précisément son auditoire

La tranche horaire du milieu d'après-midi n'est pas la plus écoutée ; ils sont en tout cas plusieurs centaines de milliers de fidèles à boire ses paroles, et à en parler autour d'eux. Une audience qui vaut une campagne d'affichage, pour lui qui a l'intention d'entrer en politique.

Rapidement lassé d'un exercice quotidien du micro, Coluche abandonne la station après huit mois de bons et loyaux services. Il y reviendra, après un court intermède sur RMC (deux semaines en 1980) et un plus long sur RFM. Fidèle en amitié, il assure, malgré le brouillage qui empêche la plupart des auditeurs de l'entendre, une émission régulière, "L'Humour continue pendant les travaux", sur cette station dirigée par son ami Patrick Meyer qui, en partie à cause de lui, avait quitté Radio France. Malheureusement pour RFM, Coluche, à l'époque, n'est pas au meilleur de sa forme et la qualité de ses interventions s'en ressent amèrement. Son grand retour sur les ondes d'Europe 1 s'effectuera en 1985 avec un titre prometteur : "Y'en aura pour tout le monde".

Choquer toujours davantage

Sans rapport aucun entre les deux évènements, il épouse Thierry Le Luron et fonde les Restos du Cœur : ancien pupille de la nation, il peut proclamer sans fausse honte "Je ne suis pas un nouveau riche, je suis un ancien pauvre". Passionné de moto (le seul truc qu'on ne lui pardonnera jamais), il fut détenteur du record de vitesse au kilomètre. Il s'apprêtait à déposer à l'Assemblée un texte de loi en faveur des plus défavorisés. Il n'était pas difficile de jeter le doute sur la véracité de son accident de juin 1986 : "Depuis sa candidature avortée à la Présidentielle, Coluche dérangeait", martèlent, depuis, ceux qui restent convaincus d'un complot. Etait-il allé trop loin... ou tout simplement trop vite ?

Qui aurait voté Coluche ?

4 décembre 1980. Selon un sondage IFRES - Journal du Dimanche, 16% des Français ont envie de voter pour Coluche. Papi Mougeot représente-t-il un Don Quichotte moderne ?

"Ses électeurs éventuels se recrutent surtout chez les socialistes et les abstentionnistes", précise l'hebdomadaire dominical. 16%, c'est déjà pas mal. Beaucoup s'en contenteraient, ne serait-ce que pour pouvoir se faire rembourser les frais de campagne. Dans le camp de ses détracteurs, 12% des Français jugent "scandaleuse" son initiative de se présenter à " l'érection pestilentielle ", comme il nomme ce scrutin. Les anti-Coluche sont plutôt du troisième âge (66% chez les plus de 65 ans), les pro-Coluche plutôt jeunes (73% des électeurs de 18 à 35 ans). Le sondage, affiné, précise que l'humoriste éveille l'intérêt de 62% des Français, et que 98,4% des Français ont une opinion sur sa candidature.

"Je suis capable du meilleur comme du pire, déclarait-il, mais dans le pire, c'est moi le meilleur"

Avant de s'encastrer sous un camion, Coluche aura eu le temps de faire rire, puis, comme s'il entrevoyait son départ, d'émouvoir ("Le Fou de guerre" et, surtout, "Tchao Pantin"). Sa dernière pitrerie nous restera à jamais en travers de la gorge. Un bon vivant, logiquement, ne peut pas mourir. Hélas, si. Et si Coluche avec sa moto était l'équivalent, en France, de James Dean avec sa Porsche ( cliquer ici ) ?

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