Corruption et promotion dans le monde du disque

Quels furent les moyens pour faire connaître un artiste, pour faire entrer un disque au hit-parade?

En Grande-Bretagne, au début des années 60, plusieurs revues spécialisées comme le Melody Maker et le New Musical Express publiaient chaque semaine la liste des 50 meilleures ventes de vinyl.

Les lecteurs s'interrogèrent le jour où elles réduisirent leurs listings

On passa sans vergogne du Top 50 au Top 30 des meilleures ventes de 45 tours simples (singles) ; on avait constaté, en effet, qu'il était possible, en achetant un même disque massivement, la même semaine, de le faire entrer dans le Top 50, et, ainsi, lui ouvrir les portes de la gloire. L'exemple-type est celui de Brian Epstein, à la fois manager des Beatles... et directeur d'une chaîne de magasins de disques ! On raconte qu'il fit l'acquisition, en une seule fois, d'un stock de disques ("Love Me Do", premier 45 tours des Beatles) dépassant largement les besoins véritables de ses boutiques, mais permettant ainsi de faire entrer ses poulains dans le Top 50.

Diminuer l'impact de la tricherie

En réduisant le palmarès des 50 aux 30 meilleures ventes du moment, on réduisait ainsi les possibilités de tricherie : cette fois, il ne s'agirait plus de milliers, mais de dizaines de milliers de disques, qu'il faudrait acheter ; l'opération, dès lors, ne serait plus rentable pour les fraudeurs. Mais, revers de la médaille, cette situation "brise dans l'oeuf" la carrière d'artistes débutants. Un premier disque, reconnaissons-le, exprime rarement le véritable talent d'un chanteur, d'autant que les moyens mis à sa disposition sont moindres ; ainsi donc, un artiste prometteur qui aurait pu attirer l'attention avec un modeste succès (entre la 31e et la 50e place) restera dans l'anonymat. Il ne lui reste plus qu'à s'accrocher et persévérer... si sa maison de disque n'a pas déchiré son contrat.

Des tricheries, bien sûr, il y en aura de tout temps

Lorsqu'un hit-parade est établi en fonction des appels téléphoniques auprès d'une station de radio, tous les employés d'une maison de disques sont monopolisés pour téléphoner au passage d'un disque maison ! Mais comme la pratique est répandue dans toutes les maisons de disques, l'effet de tricherie s'annule. Le seul bénéficiaire reste la compagnie des téléphones!

Pot-de-vin

Il faut cependant admettre une réalité, qui a pour nom "PAYOLA": « pot de vin ». Sous cette curieuse appellation se cache une pratique qui existait déjà aux Etats-Unis dans les années cinquante, du temps d'Alan Freed, célèbre animateur de radio qui aimait bien "en croquer" lorsqu'il apportait son support à un nouveau disque (il fut d'ailleurs poursuivi en justice pour ce motif, et eut sa carrière brisée)... une pratique démontée en une seconde, avec beaucoup d'humour, par Jean Yanne dans son film "Tout le monde il est beau, tout le monde il est gentil"... Une pratique qui consiste à glisser un billet de banque dans la pochette du disque d'un artiste à promouvoir. Le chanteur français Jacno, aujourd'hui décédé, tourna le procédé en dérision en collant systématiquement une pièce de 10 francs (soit l’équivalent, aujourd’hui, de 2€) sur la pochette des disques qu'il envoyait aux programmateurs.

La promo via le sexe

Un livre consacré à la vie du producteur anglais Joe Meek fait état d'orgies organisées par Meek : il louait les services de plusieurs prostituées, en échange de passages du dernier 45T des Tornados sur les ondes de Radio London. Il s'agit là, reconnaissons-le, d'un moyen de promotion bien particulier. Comme l’explique Angela Bowie, qui n’a pas la langue dans sa poche, « J’estime qu’un peu de fellation par-ci, par-là en échange de véritables bonds de géant dans une carrière est une chose tout à fait compréhensible » ( Backstage , éditions Belfond, 1993). Cherry Vanilla, l’attachée de presse de David Bowie pour l’Amérique, promettait une fellation à tout animateur de radio qui diffuserait les disques de l’artiste dont elle assurait la promotion. Il ne faut pas négliger l'importance de la promotion : en règle quasi-générale, ce sont les passages radio (et, aujourd'hui, télé) qui déterminent l'entrée d'un disque au hit-parade. Conscient des "petits cadeaux" que pouvaient recevoir les disc-jockeys de Radio Caroline pour "pousser" un disque dans la playlist, Ronan O'Rahilly, directeur de la station, inaugura une nouvelle forme de marketing en court-circuitant l'aspect occulte de la démarche : en 1968, sur Radio Caroline, toute firme discographique pouvait acheter un certain nombre de diffusions, suivant un tarif fixé par la direction.

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