Insolite : des vols de sexes en Afrique… Une agression magique?

Des individus sont accusés d'avoir fait disparaître les organes génitaux d'inconnus dans la rue, à l'occasion d'une banale poignée de mains. Pas banal!
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Une rumeur, certes… Certes ou sans doute? L’histoire arrive en France après avoir circulé en Afrique depuis les années 70, y ayant gagné une vingtaine de pays d'Afrique subsaharienne, une superficie gigantesque dont l’épicentre semble situé au Nigéria. Tout cela serait sans doute resté au stade des «on dit» si les incidents ne s’étaient pas multipliés et si plusieurs présumés voleurs de sexes n’avaient pas été lynchés.

Un fait divers publié en mars 2001 dans le quotidien gabonais L’Union

Des inconnus se croisent dans un lieu public ou se côtoient dans des transports collectifs... Un frôlement accidentel, un regard appuyé voire une poignée de main pour conclure une transaction commerciale produisent chez la victime la conviction de disparition ou de rétrécissement des organes génitaux… Les hommes le plus souvent, les femmes de temps en temps. "Cette rumeur, lorsqu’elle se manifeste, provoque émeutes, lynchages, suspicions et s’autoalimente grâce aux médias», écrit Emmanuel Lemieux, sur le site scienceshumaines.com .

Il s’est trouvé quelqu’un pour prendre le phénomène au sérieux : c’est l’anthropologue Julien Bonhomme. Il a tressailli en découvrant ce curieux compte-rendu, il y a maintenant dix ans dans la gazette gabonaise L'Union. Dix ans pour enquêter avant de publier l’ouvrage qui sort ces jours-ci: Les Voleurs de sexe : Anthropologie d'une rumeur africaine .

Qui sont ces curieux voleurs ?

Des inconnus malfaisants et des sorciers, affirme le kongosa (potins gabonais). C’est un peu vague ! Alors le jeune chercheur né en 1975 a voulu en savoir plus. Il a étudié «l’épidémiologie sociale» de cette rumeur qui rayonne désormais dans une vingtaine de pays, explique encore Emmanuel Lemieux qui l’a récemment interviewé.

« Cette rumeur est très riche pour comprendre les formes contemporaines de la sociabilité en milieu urbain. Une Afrique est en train de surgir à toute vitesse des eaux de la mondialisation, avec ses entassements urbains et ses angoisses fragmentées, sa révolution médiatique et ses vieux démons réveillés ».

Julien Bonhomme en connaît un rayon sur "la sorcellerie de la modernité". Cette histoire de voleurs de sexe révèle tout simplement, selon lui, la peur de l’autre.

« Souvent les accusés sont focalisés sur une autre nation ou une ethnie particulière. Lorsque la rumeur des voleurs de sexe s’est propagée jusqu’au Darfour, c’est le mythe antisémite européen qui a ressurgi du côté de la péninsule panarabique : le voleur de sexe était juif».

Les media ne sont pas en reste pour propager la rumeur

«Face à cette rumeur, le rôle des media est ambivalent : ils allument, puis ils tentent d’éteindre le brasier. Il y a une modernité de la sorcellerie, mais également une sorcellerie de la modernité». Et Julien Bonhomme d’établir un parallèle avec les rumeurs qui secouent l'hémisphère nord, accroché à la moindre information insolite qui circule sur internet, de la menace d’une inondation de Paris en 2011 jusqu’à la fin du monde, programmée pour 2012, en passant par les millions de morts qu’aurait dû causer le virus de la grippe H1 N1, les rumeurs sur le bug de l’an 2000, les portables qui explosent... « Sans oublier la classique rumeur d’Orléans (des jeunes filles enlevées par des marchands juifs et transportées en sous-marin remontant la Seine) ou l’implication du Pentagone, de la CIA et d’Israël dans les attentats du 11-septembre », ajoute-t-il.

La méthode utilisée par Julien Bonhomme

Dix ans de recherches, c’est le temps qu’il a fallu à l’auteur de L es voleurs de sexe : Anthropologie d'une rumeur africaine pour satisfaire aux exigences d’une description ethnographique face à « une singulière accusation d’agression magique qui a pris la dimension d’une rumeur transnationale (…) provoquant plusieurs morts pour chaque épisode recensé » (Gradhiva n°12, novembre 2010). Partant du simple fait divers déjà cité, l’auteur diagnostique l’emprise d’une psychose collective au sein de la deuxième grande ville du Gabon, Port-Gentil. Une psychose déclenchée par cinq cas de vol de sexe où les présumés coupables de faire disparaître magiquement le pénis d’un inconnu devenaient les victimes de la foule qui les entourait. Mais devant des faits pour nous «hors normes», Julien Bonhomme a choisi de décrire un fonctionnement « normal » et ordinaire de la communication sociale en Afrique.

Les voleurs de sexe : Anthropologie d'une rumeur africaine , éditions Librairie du XXIe Siècle, 192 pages, 19 euros.

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