La censure dans la Bande Dessinée

La presse pour enfants fit longtemps l'objet d'une rigoureuse surveillance
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Après le Seconde Guerre mondiale, les héros de papier devaient faire preuve de sagesse et de raison s'ils ne voulaient pas encourir les foudres de la censure. La Loi n°49 956 de 1949 sur les publications destinées à la jeunesse instaura une Commission de Surveillance de la Presse des Jeunes dont l'un des buts (inavoué) était de favoriser la BD franco-belge (et française de préférence) au détriment de celle provenant d'outre-Atlantique. Le journal Donald disparut effectivement début 1953, mais il céda immédiatement la place au Journal de Mickey , seul périodique d'origine américaine toléré dans cette période de protectionnisme.

Comic strip

Les autres BD américaines connaissaient au même moment un vif succès, mais dans la presse pour adultes, sous forme de bande quotidienne ou strip : Superman de Jerry Spiegel et Joe Shuster, Red Ryder (ou Le Cavalier rouge ) de Fred Harman, également présent dans Spirou , Dick Tracy de Chester Gould, Le Fantôme du Bengale (plusieurs dessinateurs), La Famille Illico , Blondie , Mandrake le magicien ... toutes ces séries paraissaient à raison de quatre vignettes par jour, en noir et blanc, dans les grands quotidiens nationaux : Le Parisien , L'Aurore , etc.

De la Terre à la Lune

Le 8 janvier 1953 paraissait dans Spirou la dernière planche de La Planète silencieuse : son auteur Sirius avait eu l'impudence de mener ses héros sur notre satellite. Des hommes sur la planète morte, quel délire ! Pourtant, la même année, Tintin va marcher sur la Lune. C'est injuste ! Il faut dire que Sirius n'a pas la notoriété de Sirius dont le héros surnommé l'Epervier bleu était depuis des mois scruté à la loupe par la commission de censure : il avait trop souvent l'arme à la main.

Sirius sera à nouveau contraint de revoir sa copie : dans l'épisode Timour contre Attila , son héros, fouetté au visage, dégoulinait de sang. Il fallut faire disparaître les blessures !

Franquin, lui, n'avait pas été prévenu et il lui fallut effacer à la dernière minute des pistolets sur des planches sur le point de partir à l'imprimerie. Résultat, des bandits qui courent, menaçants, derrière Spirou, le poing levé... mais vide : l'index est tendu sur une gâchette gommée précipitamment ( La Corne de rhinocéros , 1955).

Politique et fiction

En 1962 parut Le Piège diabolique , nouvel album des aventures de Blake et Mortimer. Le cher vieux professeur barbu se taille la part du lion, Blake n'étant présent que sur quelques planches, au début et à la fin de l'histoire. Mortimer s'est vu léguer une machine à voyager dans le temps par son ennemi mortel. Et pour une fois, il ne s'agit pas de l'increvable Olrik. La machine ayant été délibérément faussée par son constructeur, Mortimer voyage allègrement dans le passé et l'avenir. Facilement trouvable en Belgique, l'album l'était moins en France.

La loi sur la protection de la jeunesse précédemment citée ne facilita guère son accès aux bacs des libraires. Certaines scènes étaient, paraît-il, jugées trop effrayantes pour que l'album puisse être mis entre toutes les mains. En réalité, il semble logique de penser que cette interdiction visait surtout une planche qui caricaturait trop explicitement certains hommes de la scène politique française.

Les deux premiers albums de Gil Jourdan, Libellule s'évade et Popaïne et vieux tableaux , furent eux aussi longtemps introuvables en France pour cause d'irrespect envers la police.

La liberté en marche

Avec l'arrivée de Pilote fin 1959, un courant nouveau allait s'imposer qui saurait faire les yeux doux à la censure : aucune BD d'origine américaine, des dossiers pédagogiques, des héros gaulois... Un vent de liberté commence à souffler... vent qui deviendra tempête avec la révolution culturelle de 1968. Dès lors, il sera de bon ton de posséder chez soi les albums d'Astérix, détenteur de l'humour hexagonal. "Faut rigoler", chantait Henri Salvador, "avant que le ciel nous tombe sur la tête". L'hebdomadaire 100% français apportait ses lettres de noblesse à l'art nouveau. Désormais on ne dirait plus "illustrés" ni encore moins "cartoon" mais "bande dessinée".

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